Influence par defaut: l’impact de l’Europe sur la sécurité militaire de l’Asie de l’Est

L’influence inattendue de l’Europe sur la sécurité en Asie Les Etats et entreprises européens – à travers les exportations d’armes, les…

ECFR Alumni · Deputy Director, Asia and China Programme
Senior Policy Fellow
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L’influence inattendue de l’Europe sur la sécurité en Asie

Les Etats et entreprises européens – à travers les exportations d’armes, les transferts de technologie, et les contrôles des exportations d’armes et à double usage – ont un impact important sur l’équilibre militaire en Asie. Cependant, aucune direction géostratégique n’est en charge de conduire cette activité. En raison de l’absence persistante de politique consacrée, les actions commerciales européennes pourraient avoir un impact déstabilisateur sur la sécurité asiatique, selon un nouveau rapport du Conseil Européen pour les Relations Internationales (ECFR).

« Une influence par défaut : l’impact de l’Europe sur la sécurité militaire de l’Asie de l’Est » démontre que les Etats membres de l’Union européenne (UE) ont délivré des licences pour l’exportation d’équipements militaires en Asie et en Océanie pour un total de 44,1 milliards d’euros en 2015, contre 30,2 milliards en 2014. L’impact de l’Europe est particulièrement prononcé dans le domaine de la technologie sous-marine et des systèmes navals. Par exemple, la marine malaisienne a acheté deux sous-marins Scorpène de fabrication française grâce à un contrat signé en 2002 ; l’Indonésie a acheté trois frégates au Royaume-Uni – livrées en 2014 – et a récemment reçu d’une des deux frégates de classe Sigma néerlandaises ; et la France a remporté en 2016 un important appel d’offre pour fournir des sous-marins à l’Australie. Ces acquisitions sont motivées par le souhait des Etats de la région d’éviter une domination militaire de la Chine. La liste des récentes exportations d’armes européennes en Asie laisse penser que l’Europe tire profit de la tentative des voisins de la Chine d’éviter un déséquilibre militaire excessif avec la Chine.

Toutefois, l’Europe ne vise pas à contrebalancer la Chine. Ce n’est que la réponse à une combinaison d’opportunités et de contraintes. Les dépenses militaires en Asie et Océanie sont passées de 274 milliards de dollars en 2006 à 450 milliards en 2015 (en dollar constant 2015) – ce qui constitue une augmentation de 64% – alors qu’elles ont diminué de 8,5% en Europe occidentale et centrale. Cela a conduit les entreprises européennes à se tourner vers l’Asie afin de maintenir le niveau de ventes. Cette tendance se poursuivra ces prochaines années avec l’augmentation des dépenses militaires en Asie.

L’exportation d’armes en Chine est interdite par un embargo de l’UE imposé après l’incident de la place Tiananmen en 1989. Cet embargo n’est pas légalement contraignant et a été interprété différemment par plusieurs Etats membres. En conséquence, de nombreux sous-marins chinois fonctionnent avec des moteurs de conception allemande ou sont équipés de systèmes de sonar français. L’exportation de ces composants et parties atteigne la somme de 300 millions d’euros par an.

La Chine bénéficie aussi de transferts intangibles de technologies à travers des investissements dans – ou des accords de coentreprises avec – des entreprises européennes de haute technologie. Cela a été une priorité stratégique claire de Pékin, qui a augmenté ses investissements directs en Europe de 77% – atteignant 35 milliards d’euros – l’année dernière. Le rapport montre que les entreprises européennes contribuent à l’émergence de la Chine comme concurrent sur les marchés d’exportation par l’aide qu’elles apportent à la consolidation de son industrie de l’armement.

L’auteur du rapport, Mathieu Duchâtel, a affirmé que « l’Europe doit faire preuve de toute urgence d’une plus grande cohérence dans son approche des transferts militaires et de leur impact sur la sécurité de l’Asie de l’Est, si elle veut éviter de contribuer au renforcement des tensions dans la région. Ce n’est pas dans l’ADN de l’UE de considérer les ventes d’armes comme un outil de politique étrangère car elle se voit comme une puissance normative. Mais les exportations et les restrictions aux exportations doivent être reconnues comme d’importants éléments d’influence ».