Référendum en Turquie : une victoire à l’arrachée pour Erdogan

Cette victoire obtenue à l’arrachée pose de nombreux problèmes à Recep Tayyip Erdogan et laisse penser que tout n'est pas encore perdu pour la démocratie turque

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Cette victoire obtenue à l’arrachée pose de nombreux problèmes à Recep Tayyip Erdogan et laisse penser que tout n'est pas encore perdu pour la démocratie turque.

Le référendum turc de dimanche dernier a, une fois de plus, mis en lumière les schismes profonds et irréconciliables qui traversent la société turque. Preuve en est la répartition presque égale des votes entre le « oui » et le « non » au référendum sur la réforme constitutionnelle de Recep Tayyip Erdogan.

La carte électorale montre une nation divisée, avec les régions kurdes et les côtes méditerranéenne et égéenne jusqu’à Istanbul qui ont rejeté la demande de M. Erdogan. Cela contraste avec les régions de l’Anatolie centrale et de la Mer Noire, moins développées et plus conservatrices socialement, qui ont accueilli favorablement son nouveau rôle. Ceux qui ont voté pour le « non » étaient plus nombreux parmi les gens jeunes, riches, et plus éduqués, en particulier dans les zones urbaines : toutes les plus grandes villes – y compris Istanbul, Ankara, Izmir, Diyarbakir, Antalya – et les centres industriels de la Turquie ont voté pour le « non ».

La victoire du président au référendum renforcera davantage son pouvoir, et comme l’a remarqué la Commission de Venise, elle accélèrera la dérive de la Turquie vers un « système présidentiel autoritaire ». Cela entraînera une importante refonte de l’Etat turc et produira un système théoriquement sans contre-pouvoirs.

Cependant, sa campagne fut beaucoup moins efficace que ce que beaucoup pensaient. L’alliance de Recep Tayyip Erdogan avec les ultra-nationalistes du MHP, l’utilisation d’une symbolique et de réseaux religieux, et ses différends avec l’Europe semblent avoir éloigné les électeurs modérés. En conséquence, malgré une période de campagne injuste et l’utilisation flagrante des ressources de l’Etat – comme l’ont remarqué les observateurs de l’OSCE – le président turc n’a réussi à obtenir que 51% des voix. Ce n’est pas du tout ce qu’il avait espéré, et cette courte marge de victoire pose de nombreux problèmes à M. Erdogan.

La grande question : le référendum a-t-il été truqué ?

C’était peut-être l’environnement électoral le plus déséquilibré et injuste que la Turquie ait connu depuis un référendum organisé par les généraux militaires après le coup d’Etat de 1982.

Alors que le principal parti d’opposition, le CHP, avait un peu de visibilité dans les quartiers sécularisés des grandes villes, le reste du pays était inondé de pancartes pour le « oui » et sujet à des campagnes ininterrompues à la télévision. Des incitations économiques telles que les garanties de banques pour des prêts ou des recrutements dans le secteur public ont joué un rôle important dans la consolidation de la base de l’AKP, alors que le camp du « non » était régulièrement décrit par le président turc comme l’allié de l’Occident, du PKK et des « terroristes » en général.

Pendant les heures de vote, le Haut comité électoral a pris une décision très controversée et qui a été interprétée par l’opposition comme une couverture pour des bourrages d’urnes et des fraudes électorales : il a accepté les bulletins « non scellés », « à moins qu’il soit prouvé qu’ils ont été amenés de l’extérieur ». Mais alors que le moment où la décision a été prise semble extraordinaire, ce n’est pas la première fois que le comité prend des décisions d’intérim de ce type. Comme l’a expliqué un observateur de l’élection, cette décision a été rendue nécessaire par le papier des bulletins de vote qui était trop fin et le sceau à l’arrière du bulletin qui aurait pu se mélanger avec le cachet « oui » ou « non ». Il n’est pas sûr que cette décision ait favorisé les votes pour le « oui », et il est difficile de justifier la victoire de la campagne pour le « oui » avec une marge de 1,3 million de voix seulement grâce à du bourrage d’urnes.

Il n’en reste pas moins qu’une grande proportion de ceux qui ont voté pour le « non » croit que la fraude a dépassé le simple bourrage d’urnes. Ils ont raison sur un point : il y a eu des douzaines d’irrégularités et d’exemples de pressions de la part des autorités publiques, en particulier dans les régions kurdes. Si le dirigeant de l’HDP, Selahattin Demirtas n’avait pas été en prison, si le parti pro-kurde HDP avait été autorisé à faire campagne, ou si le comité électoral n’avait pas à plusieurs reprises interdit/censuré les observateurs du HDP, les résultats auraient sans doute été différents.

Que se passe-t-il maintenant ?

Même si l’essentiel des 18 points de l’amendement est supposé entrer en vigueur en 2019, plusieurs points seront mis en place immédiatement. Recep Tayyip Erdogan s’enregistrera comme membre de son parti et finira par devenir dirigeant du parti – un poste qui lui permet de diriger le parti lors des prochaines élections et de rédiger les listes du parti qui définissent qui est élu pour la prochaine législature. Les tribunaux militaires seront abolis et la structure du Haut Conseil des Juges et Procureurs (HSYK) changera immédiatement. M. Erdogan procèdera très rapidement à des nominations dans les hautes cours.

La fonction de premier ministre existera jusqu’en 2019, mais Binali Yildirim sera une figure bien moins centrale dorénavant, puisque Tayyip Erdogan utilisera sans aucun doute de facto les pouvoirs exécutifs pour diriger le gouvernement. Le gendre du président, Berat Albayrak, émergera probablement comme une figure clé au cours de l’année qui vient, et si M. Erdogan gagne l’élection présidentielle de 2019, il deviendra peut-être l’un de ses adjoints.

Mais parce que la marge de victoire a été si courte, et à cause des accusations de fraude, il ne sera pas facile pour Erdogan de gouverner. Il semble que les résultats aient redonné de l’énergie à l’opposition, même si les manifestations qui prennent place dans les rues des principales villes à propos de la fraude électorale ne dureront probablement pas très longtemps, étant donné les contraintes qui pèsent sur les manifestations publiques à cause de l’état d’urgence.

Les priorités immédiates : l’économie et la politique étrangère

Au cours des prochains mois, Recep Tayyip Erdogan se concentrera probablement sur les principales faiblesses de la Turquie : l’économie et la politique étrangère.

L’économie a connu une « lente hémorragie » depuis la fin de la période de forte croissance pour une multitude de raisons, qui vont de considérations politiques – des faiblesses institutionnelles dues aux purges – à des considérations fiscales – des fluctuations mondiales dernièrement, une dépréciation de la livre turque et un déficit élevé du compte courant turc. Durant le référendum, la Turquie a connu une explosion des dépenses publiques, ce qui a fait bondir l’inflation et aggravé le déficit budgétaire. La discipline fiscale, autrefois la marque de fabrique de l’AKP, est désormais remise en question. Les banques se portent encore relativement bien mais le ralentissement de la croissance pourrait avoir un impact sur leur bilan financier dans les prochains mois si le gouvernement continue de faire pression sur eux pour qu’ils mettent en place des politiques de prêts laxistes. Et malgré une campagne de recrutement dans le secteur public, le chômage a atteint 13%, allant jusqu’à 25% chez les jeunes.

La croissance de la Turquie dépend fortement des investissements étrangers et des revenus du tourisme, qui sont tous deux en baisse. Le climat actuel en Turquie – inquiétudes sur la sécurité, problèmes d’Etat de droit et incertitudes politiques – n’est pas très attractif pour les investisseurs et les touristes, et M. Erdogan sait qu’il doit créer un nouveau discours pour changer cela. Le récit sera probablement centré sur « stabilité et croissance », mais il n’est pas sûr que le climat économique actuel permette un tel marketing.

On peut aussi s’attendre à une attention plus forte et un possible engagement militaire renforcé en Syrie et en Irak de la part de la Turquie. En Syrie, les forces américaines poursuivront certainement leur partenariat avec les Forces démocraties syriennes (FDS) dominées par les Kurdes, dont les combattants de l’YPG affiliés au PKK sont la colonne vertébrale. Même si Ankara a essayé de dissuader l’administration Trump de mettre en place cette politique, et a offert ses propres troupes pour une future offensive contre Raqqa, les propositions turques n’étaient pas à la hauteur des attentes américaines.

Il est possible que le gouvernement turc s’engage dans une offensive militaire contre le nouveau bastion du PKK dans le Sinjar/Shengal irakien – avec le probable soutien tacite de l’administration Trump soucieuse de satisfaire les Turcs et de réduire les tensions bilatérales créées par son alliance militaire avec l’YPG en Syrie.

La question kurde

A l’intérieur de la Turquie, les résultats du référendum et la légère augmentation des votes dans les campagnes kurdes peuvent être interprétées par Erdogan comme un mandat qui lui serait donné pour poursuivre ses politiques dures dans les régions kurdes. Cependant, c’est une mauvaise lecture de la dynamique kurde. Malgré l’arrestation du leader du HDP, Selahattin Demirtas, l’emprisonnement de 13 députés kurdes et de 83 maires, les électeurs des principales villes kurdes ont voté en masse pour le « non » au référendum.

Dans les campagnes, les résultats sont différents. Le déplacement de presque un demi-million de Kurdes dans les combats entre les forces de sécurité et le PKK pendant les dix-huit derniers mois, le redécoupage des circonscriptions électorales dans certaines villes pro-HDP et l’interdiction de dizaines d’observateurs du vote appartenant à l’HDP ont clairement gêné le vote kurde.

Cela délégitimera probablement encore plus les processus démocratiques turcs aux yeux de la jeunesse kurde et accentuera leur sentiment d’aliénation. Cela continuera à être un des principaux problèmes de la Turquie sur le long terme.

Une ouverture pour l’Europe ?

Tout cela comporte des leçons pour l’Europe. Tout d’abord, presque la moitié de la population turque semble rejeter les actions anti-européennes et autoritaires de leur leader. L’Europe doit prendre en considération l’effet sur ce groupe de ses décisions futures concernant la Turquie.

De plus, le président a répété pendant la campagne qu’il voulait un nouveau cadre avec l’Europe – un cadre avec une chronologie prévisible et ancré dans la réalité. Cela signifie de facto la fin du processus d’adhésion, mais ce qui le remplacera n’est pas clair. Ankara veut désespérément signer une extension de son union douanière avec l’UE : pour Ankara, un accord économique sans dispositions sur les droits de l’homme est peut-être préférable au processus d’adhésion moribond.

Mais l’Europe doit se souvenir que ce qui est préférable pour Recep Tayyip Erdogan ne l’est pas forcément pour d’autres parties importantes de l’électorat turc, en particulier pour les marchés financiers et les dirigeants d’entreprise. Les marchés turcs sont très sensibles au ton de M. Erdogan sur l’Europe. Alors qu’ils voient un vote pour le « oui » de façon positive comme signifiant la fin de l’incertitude politique, plus Erdogan adopte un ton dur avec l’Europe, plus les investisseurs prennent peur.

En ajoutant à cela le fait que 13 des 20 plus grandes villes turques, qui ensemble contribuent à hauteur de 62% du PIB de la Turquie, ont voté « non » au référendum, il est peu probable que M. Erdogan pousse davantage pour la réintroduction de la peine de mort ou cherche d’autres affrontements avec l’Europe. Il continuera plutôt à utiliser « l’Europe » et « l’Occident » comme de vagues épouvantails pour le public intérieur, mais se retiendra de déclencher des différends directs avec des leaders ou des pays spécifiques.

La Turquie est une nation commerçante et M. Erdogan a consolidé son pouvoir en grande partie grâce à sa capacité à stimuler l’économie. L’essentiel des exportations turques vont en Europe et la majorité des investissements directs de la Turquie viennent d’Europe. La suspension du processus d’adhésion à la Turquie exposerait encore plus une économie fragile et réduirait la confiance des investisseurs. Cela rendrait l’écriture d’un nouveau récit de croissance de la Turquie très compliqué, et augmenterait certainement l’ « hémorragie » de l’économie.

Ainsi, l’UE possède un avantage important sur la Turquie. Elle devrait le garder à l’esprit et continuer à prouver son attachement à la démocratie et aux Turcs pro-européens. Le résultat du référendum pourrait bien avoir accéléré la dérive autoritaire de la Turquie, mais tout n’est pas encore perdu.