Le pouvoir d’Angela Merkel a-t-il atteint son sommet ?

Dans son propre moment de vulnérabilité, qui viendra en aide à Angela Merkel ?

ECFR Alumni · Head, ECFR Berlin
Senior Policy Fellow
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Angela Merkel est sous pression. Pendant de nombreuses années, elle a été un point de repère à la table de conférence de Bruxelles. Cette dernière a été dominée par des discussions sur les perspectives économiques et sociales des Etats membres de l’Union européenne (UE) donnant à réfléchir, et la chancelière allemande est devenue encore plus influente en Allemagne, tout comme à l’étranger. Alors que de nombreux dirigeants ont souffert de l’impact de la crise économique lors de leurs élections nationales, Merkel a semblé gagner en confiance et en soutien. Au plus fort de son succès en 2013, elle a fait remporter à son parti une victoire impressionnante lors des élections fédérales, se transformant finalement en la figure et leader incontestée du Parti Chrétien Démocrate (CDU), ainsi que de la puissance allemande en Europe. La Kanzlerin (chancelière) a gagné le respect de ses admirateurs et de ses opposants en prenant la tête de l’Europe sur les défis les plus pressants, comme le futur de l’UE ou la menace que pose la Russie pour la sécurité européenne. Sa gestion des négociations sur la crise de la zone euro et de l’annexion de la Crimée a renforcé sa position – mais l’Europe et l’Allemagne doivent maintenant faire face à un test fondamental, le troisième en moins d’une décennie, qui pourrait s’avérer être de trop, même pour Angela Merkel.

 

Après la première phase de la crise pendant laquelle les Allemands ont traité les besoins immédiats du nombre croissant de réfugiés entrant dans le pays, les célébrations le weekend dernier des 25 ans de la réunification ont vu le débat prendre un nouveau tournant. En prenant du recul sur les activités quotidiennes et en regardant la situation avec une perspective plus large, la question qui se voit posée de plus en plus fréquemment par les Allemands est : pouvons-nous intégrer avec succès, comme Merkel le pense, les nouveaux arrivants sur le moyen-long terme ? Et au total, combien vont venir ?

Les taux d’approbation de la chancelière ont récemment diminué, suggérant qu’il y a un lien direct entre son ouverture d’esprit par rapport à l’accueil des réfugiés et sa popularité. Les hommes et femmes politiques des trois partis de la coalition de Merkel ont répondu à ce qu’ils interprètent comme étant un changement d’humeur dans le pays à propos de sa volonté à accueillir plus de réfugiés. De plus, les critiques envers sa politique sont devenues plus articulées, même au sein de son propre parti. Sont-ce là les premiers signes d’un « Kanzlerinnendämmerung » (« crépuscule de la chancelière »), comme un journaliste allemand l’a formulé cette semaine ? Le pouvoir de Merkel a-t-il atteint son sommet ? 

Les observateurs, qui ont largement interprété le style gouvernemental de Merkel comme étant pragmatique et impassible, voient une chancelière différente dernièrement. Généralement plus  « faiseuses » que « parleuse », Angela Merkel a non seulement pris plus de temps pour expliquer ses politiques à l’opinion publique allemande, elle a également commencé à donner des aperçus, habituellement rares, de ses valeurs et opinions personnelles.

Confrontée à la hausse des critiques contre sa décision d’ouvrir les frontières aux réfugiés en Hongrie au mois de septembre, Merkel a donné une réponse émotive à une conférence de presse à Berlin. « Si maintenant, nous devons présenter nos excuses pour avoir montré un visage amical dans une situation d’urgence, alors ceci n’est plus mon pays », a-t-elle déclaré. Aucun doute, elle est là pour gagner la bataille face à ses détracteurs, notamment Horst Seehofer, le premier ministre de Bavière à la tête du parti bavarois-frère de la CDU, l’Union Chrétienne-Sociale en Bavière (CSU), qui fait partie du gouvernement fédéral. L’emplacement de la Bavière dans le sud-est du pays, à la frontière avec l’Autriche, l’a transformée en une région de transit pour les réfugiés, et Seehofer a déclaré à plusieurs reprises que la politique de Merkel sur les réfugiés était fondamentalement mauvaise.

Dans ce contexte de critique politique, dans une interview à la radio le 3 octobre 2015, le jour qui a marqué les 25 ans de la réunification allemande, Merkel n’a laissé planer aucun doute sur sa position quant à la question des réfugiés. Ce fut un contraste notable par rapport à son style habituel qui est de s’abstenir de formuler des positions claires sur des questions majeures (comme la réforme de la gouvernance de la zone euro). Elle semblait confiante en s’écartant de la logique habituelle de communication politique. Par exemple, elle a admis dans la conversation qu’elle n’avait pas de réponse pour le nombre de réfugiés qui allaient entrer en Allemagne d’ici la fin de l’année 2015. Pour la plupart des hommes et femmes politiques, un tel aveu se ferait à très haut coût politique, et pourrait même être un suicide politique, mais il semblerait que de telles inquiétudes ne s’appliquent pas avec Angela Merkel. Ayant observé l’étendue de la résonnance du « facteur Merkel » en Allemagne ces dernières années, elle a utilisé sa propre « marque » pour continuer à plaider pour une approche européenne déterminée et rationnelle dans cette nouvelle situation. « Ce n’est pas mon style de me quereller ou d’esquiver les coups » a-t-elle affirmé, peut-être à la surprise de beaucoup de ceux qui avaient toujours pensé quec’était bien son style.

Enfin, Angela Merkel est prête à tirer parti de la confiance que beaucoup d’Allemands ont placé en elle pour demander de l’aide sur sa politique pour les réfugiés, ainsi que pour faire pression pour une solution commune à l’échelle européenne. Par le passé, elle a souvent été critiquée pour ne pas avoir assez utilisé son capital politique national pour négocier des solutions nécessaires, en particulier sur la réforme de la zone euro. Mais cette fois-ci, les enjeux personnels sont plus élevés pour Merkel. Et pour le moment il semblerait qu’elle ait la main au sein de son parti, de son gouvernement de coalition, et du débat public plus largement. Cela aide certainement que des figures éminentes, comme le président Joachim Gauck, aient tenu le même discours ces derniers jours.

Mais Angela Merkel a, de façon urgente, besoin que ses partenaires européens coopèrent, et ce besoin la rend vulnérable, car de plus en plus de gens cherchant une vie meilleure et plus de sécurité arrivent tous les jours dans les communautés locales. Merkel est probablement plus vulnérable en ce moment que dans les pires moments de la crise grecque, quand elle a dû chercher du soutien au sein de son parti et de son électorat pour les plans de sauvetage successifs. En fin de compte, le spectre qu’elle a brandi : « si l’euro s’échoue, l’Europe s’échouera aussi » a été plutôt abstrait pour les Allemands. Pour le moment, le sentiment anti-euro à lui tout seul n’a pas fourni suffisamment de munitions aux partis populistes, mais la question de l’immigration est potentiellement bien plus dangereuse pour la chancelière. Angela Merkel sait cela, tout comme ses partenaires de coalition du Parti Social-Démocrate (SPD). Ils espèrent maintenant gagner des points électoraux qui leur permettront de jouer à nouveau un rôle de premier plan au sein des futurs gouvernements, plutôt que celui d’un partenaire secondaire. Dans un geste très tactique de capitaliser l’ouverture de flanc de Merkel, les figures de proue du SPD ont adopté une rhétorique qui propose la limitation du nombre de réfugiés, et ont déclaré que l’arrivée en masse de réfugiés soulève des questions à propos de la paix sociale. Ce n’est pas seulement le SPD qui a adopté ces nouvelles formes de rhétorique – les critiques au sein de son propre parti sont également devenues plus franches.

A présent, Merkel doit se battre à la fois sur le front national et européen. En fin de compte, la clé réside avec ses homologues de l’UE – une approche européenne conjointe sur les contrôles aux frontières et les quotas pour les réfugiés est la seule option réaliste pouvant l’aider à gagner le débat dans son pays. Cela rend le gouvernement allemand dépendant de la bonne volonté de ses partenaires. La question est non seulement de savoir à quel point les collègues européens de Merkel sont en mesure d’accepter un tel arrangement négocié, lorsque beaucoup d’entre eux sont confrontés au populisme, à la xénophobie, et au manque de ressources chez eux. Elle est également de savoir s’ils sont prêts à aider Angela Merkel.

La chancelière allemande se trouve dans une nouvelle position de dépendance. D’autres dirigeants européens ont déjà vécu cette expérience ces dernières années, lorsqu’ils ont été relégués au bout du processus de décision européen. La nécessité pour Merkel d’avoir une solution commune sera un test pour l’impact des années de domination allemande qu’il y a eu sur l’Union. Dans son propre moment de vulnérabilité, qui viendra en aide à Angela Merkel ?