Le charme discret de Vladimir Poutine

Le président Poutine s’est adressé à l’Assemblée générale des Nations unies et a appelé à une large coalition pour combattre Daech. 

ECFR Alumni · Director of the Wider Europe Programme
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Enfin. Après des semaines d’anticipation et de spéculations, l’homme est apparu en chair et en os devant le monde pour faire une offre trop belle pour être refusée. Lundi, le président Poutine s’est adressé à l’Assemblée générale des Nations unies et a appelé à une large coalition pour combattre Daech.

Cela était attendu. Ces dernières semaines, la Russie a renforcé ses forces militaires en Syrie. Elle a déployé des troupes de marines, des véhicules blindés, des hélicoptères d’attaque et des avions de chasse, et a également construit un camp pouvant héberger jusqu’à 2000 troupes russes en Syrie.

Dimanche, le président Poutine est également apparu dans l’émission 60 Minutes de CBS où il a exposé sa confiance, plaisanté et ricané, et a joué les durs – tout cela dans une tentative de charmer les Etats-Unis et d’obtenir leur soutien pour sa proposition de combattre Daech conjointement.  

Mais l’offre est une ruse. Le renforcement des troupes russes a peu trait au combat contre Daech et beaucoup à voir avec le soutien à Assad et avec l’assurance que la Syrie continue d’être un allié-clé pour la Russie au Moyen-Orient. Les déploiements militaires de la Russie ont été principalement mis en place pour aider les forces syriennes à garder les territoires déjà sous leur contrôle, tout en protégeant la base navale russe de Tartus. Combattre Daech est un prétexte utile pour les Russes et attrayant pour l’Occident.

Le calendrier de ces renforcements a été conduit suite à une série de pertes tactiques par les forces d’Assad au cours de l’été. Ce faisant, Moscou consolide le régime d’Assad mais cherche également à devenir indispensable à toute solution diplomatique au conflit. Pour l’instant, Assad est toujours considéré par la Russie comme étant le meilleur garant des intérêts russes en Syrie. Cependant, cela pourrait rapidement changer. Et quand ce sera le cas, Moscou voudra être dans une position de force.

L’envoi de renforts russes en Syrie est également lié à l’Ukraine – nonobstant l’affirmation par le président Poutine dans une interview dimanche dernier que les deux questions n’ont rien à voir entre elles. Du point de vue du Kremlin, les deux sont en fait intimement liés.

La Russie se trouve également dans une impasse dans la région du Donbass. Kiev a prouvé être étonnamment résistante à la stratégie de Moscou d’utiliser la guerre dans l’est de l’Ukraine pour déstabiliser le reste du pays. Comme les forces séparatistes ne sont pas capables de s’emparer de plus de territoires toutes seules, toute nouvelle offensive nécessiterait les troupes russes. Mais cela conduirait à de nouvelles sanctions.

Le régime actuel de sanctions – et la menace de nouvelles – s’est avéré être remarquablement efficace pour peser sur Moscou et pour que ses transgressions en Ukraine lui coutent cher. Avec peu de bonnes options en Ukraine, Moscou est en train de se préparer à un affrontement sur le long terme.

Moscou tente également d’utiliser sa proposition d’être coopérative en Syrie pour mettre fin à son isolement international et gagner des concessions sur l’Ukraine. Lorsque la Russie a accéléré le déploiement de ses troupes en Syrie, elle a au même moment changé de tactique en Ukraine en acceptant un cessez-le-feu, et en prenant une approche moins obstructionniste au processus de Minsk.

Cette nouvelle tactique en Ukraine – en parallèle d’un échange de prisonniers avec l’Estonie samedi – était sans aucun doute destinée à détendre l’atmosphère avant le discours de Poutine à l’Assemblée générale de l’ONU.

Mais Moscou espère également que son offre d’une coopération face à Daech et la perspective d’une fin du conflit en Syrie mènera les Etats-Unis et l’Union européenne à assouplir leurs sanctions économiques et, en fin de compte, à laisser l’Ukraine dans la sphère d’influence russe.

Les ouvertures de la Russie à propos de la Syrie ont déjà rompu son isolation de la scène internationale. Il y a eu une intensification du dialogue entre les Russes et les Etats-Unis. Le secrétaire américain de la Défense a parlé au ministre russe de la Défense et initié des contacts de militaires à militaires. Lundi, les présidents Obama et Poutine ont également tenu leur première réunion bilatérale depuis le début de la crise en Ukraine.

Pendant ce temps, la crise des réfugiés écrase idéalement l’Europe et oppose les pays européens les uns aux autres. Une Europe affaiblie et divisée qui espère désespérément mettre fin à l’afflux de réfugiés syriens convient très bien au Kremlin – surtout si la Russie est considérée comme faisant partie intégrante de toute solution au conflit en Syrie.

Certains ont déjà mordu à l’hameçon. Le vice-chancelier allemand et le ministre de l’économie, Sigmar Gabriel, ont déclaré que l’Europe ne peut maintenir ses sanctions contre la Russie tout en lui demandant de l’aide en Syrie.

Mais ce serait une grosse erreur que d’assouplir ces sanctions. Malgré la récente atténuation des conflits dans le Donbass, la situation reste extrêmement grave. La Russie n’a pas renoncé à son objectif de soumettre l’Ukraine. Alors que les combats ont diminués, la Russie maintient sa capacité à les relancer au moment où elle le souhaite. Elle garde ses troupes en Ukraine et est en train de construire une base militaire permanente de l’autre côté de la frontière.

La Russie est loin d’être en pleine conformité avec l’accord de Minsk. Un assouplissement des sanctions réduirait considérablement tout avantage que Moscou aurait à retirer ses troupes et à restituer le contrôle de la frontière à l’Ukraine. Réduire la pression signifierait surement la fin de l’accord de Minsk.

La politique de sanctions de l’UE et des Etats-Unis a été remarquablement efficace. Les assouplir maintenant sans le respect complet de Minsk reviendrait à renoncer à l’Ukraine. Cela serait très préjudiciable non seulement pour la sécurité et la stabilité chez nos voisins de l’Est, mais également pour les principes fondamentaux sur lesquels l’ordre de sécurité européen est construit.

Il est également discutable que l’intensification de l’implication de la Russie en Syrie rapproche réellement le conflit d’une fin ou apporte une solution à la crise des réfugiés. Au contraire, en étayant le régime d’Assad, la Russie pourrait très bien finir par prolonger les combats et accélérer l’exode des syriens.

La position d’Assad renforcée, les huit millions de syriens déplacés à travers le pays et les quatre millions de réfugiés ne vont guère conclure qu’il est plus sûr de rentrer à la maison. C’est le régime d’Assad qui est le principal responsable pour la guerre et le déplacement des Syriens. Au lieu de cela, les Syriens vont être de plus en plus nombreux à abandonner leur propre pays et à décider que l’Europe offre un meilleur espoir pour espérer un avenir décent.

Même si l’insertion de la Russie dans l’équation donne de l’impulsion à l’accord – par exemple, une période de transition, des élections et le départ d’Assad -, le pays va s’assurer que son homme fort prenne le relai. Et la guerre avec Daech continuera sans aucun doute. Il est difficile d’imaginer que cela fournira une paix juste et durable.

Et voici le charme discret de Poutine. Il fait une offre de guerre qui est censée apporter la paix. Mais cette paix semble trop bonne pour être vraie. C’est une paix qui laisserait tout le monde – exceptée la Russie – dans une situation encore pire. Nous sommes au comble du surréalisme.