La France : nouvelle meilleure amie des monarchies du Golfe

Julien Barnes-Dacey se concentre sur la nouvelle relation diplomatique France/Golfe

Director, Middle East and North Africa programme
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La visite du vice-prince héritier d’Arabie saoudite Mohammed ben Salmane à Paris cette semaine ainsi que la signature d’accords économique et militaire estimés à 12 milliards de dollars mettent en évidence les relations de plus en plus profondes entre la France et les monarchies du Golfe.

Au mois de mai 2015, le président François Hollande est devenu le premier dirigeant occidental à avoir participé à une réunion des dirigeants du Conseil de coopération du Golfe (CCG). Au cours des six derniers mois, la France a signé un contrat de 3 milliards de dollars avec Riyad pour fournir des armes à l'armée libanaise, un de 7 milliards de dollars pour vendre des chasseurs Rafale au Qatar et un de 5 milliards pour vendre les mêmes avions de combat en Egypte, tous facilités par un fort soutien politique et un possible soutien financier des Émirats arabes unis (EAU).

Le rapprochement de la France des pays du Golfe peut apparaître comme une aubaine pour la position de Paris au Moyen-Orient car « comblant un vide » créé par la frustration du Golfe vis-à-vis de la ligne des États-Unis concernant l'Iran, perçue comme « douce ». Cependant des éléments pointent en fait vers une autre direction : la nouvelle proximité de la France avec les pays du Golfe est synonyme d’un soutien de plus en plus inconditionnel vis-à-vis des politiques régionales du Golfe. La capacité de François Hollande à exercer une influence indépendante a été affaiblie.

La France appuie l'opération militaire menée par l'Arabie saoudite au Yémen malgré le fait que d'autres pays occidentaux, notamment les Etats-Unis, se méfient de ses nombreux pièges – en matière de sécurité, de politique et d’humanitaire – et font pression pour une stratégie de sortie.

Une alternative à Washington

Paris est utilisée par les pays du Golfe dans le but de sécuriser le soutien politique occidental attendu vis-à-vis de positions régionales de plus en plus antagonistes. En courtisant la France, le Golfe envoie le message à Washington qu'il « peut aller voir ailleurs » pour trouver du soutien.

Il est clair que le matériel militaire français est utile aux Etats du Golfe car il sert à diversifier leurs activités dans une période de bouleversement régional sans précédent. Les Rafale seront des ajouts précieux aux arsenaux des Etats du Golfe qui entreprennent actuellement activement des opérations de combat dans la région, que ce soit au Yémen, en Libye ou dans le cadre de la coalition anti-Etat islamique en Irak et en Syrie (EIIS). Cependant, en fin de compte et malgré les frustrations actuelles, les Etats du Golfe continuent de se tourner vers les États-Unis pour leur parapluie sécuritaire et pour leur soutien militaire clé. C’est cette dynamique politique qui est le moteur de l'approfondissement de l'engagement avec Paris.

La France profite bien sûr d’une récompense commerciale notable en échange de ce soutien. Alors que la situation économique de l'Europe est plus faible que jamais, François Hollande a placé la France à l'avant du peloton – souvent jalousée par d’autres Européens tels que le Royaume-Uni – en ce qu’elle récolte les gains matériels du malaise au sein du Golfe, de leur désir de soutien occidental et de leur volonté de dépenser à une échelle inédite.

Que ce soit en offrant un support complet pour l'intervention au Yémen ou en adoptant une position plus dure sur les conditions offertes à l'Iran dans le cadre des négociations sur le nucléaire, Paris a réussi à se présenter comme le plus proche allié occidental du Golfe et a été récompensé en conséquence .

Dans certains cas, comme pour l'Iran et la Syrie où Paris s’est aligné avec le Golfe en appelant à une action plus affirmée pour chasser Bachar al-Assad, cela n'a pas nécessairement impliqué un éloignement significatif vis-à-vis de la propre lecture analytique de la France de la situation  – il semble cependant y avoir quelques inquiétudes à Paris au sujet de la volonté des pays du Golfe à travailler avec le groupe Front al-Nosra, affilié à al-Qaïda en Syrie -.

Alignement sans responsabilité

Pour d’autres sujets, tels que la décision de vendre des avions de chasse au gouvernement égyptien en prenant ainsi les devants sur la re-légitimisation européenne du gouvernement de Abdel Fattah al-Sissi ou tels que l'appel à soutenir l'intervention saoudienne au Yémen, cet alignement n’est pas si solide compte tenu de préoccupations françaises actuelles concernant les conséquences possibles ou probables pour la stabilité régionale et par extension pour les intérêts européens et français.

De toute façon, la France a été en mesure de tenir ces positions sans s’exposer à un fardeau de responsabilités en n’ayant pas eu par exemple à engager de mesures militaires unilatérales pour soutenir sa rhétorique forte ou en n’ayant pas suggéré une volonté réelle de bloquer au final l'accord nucléaire négocié par les Etats-Unis.

Tout comme les pays du Golfe, la France continue de se tourner vers les États-Unis pour prendre des décisions importantes dans la région même si elle profite directement de la réticence américaine à agir comme elle l’entend. Ironiquement, si Washington répondait avec plus d'assurance en s’alignant sur les ambitions proclamées du Golfe et de la France, Paris pourrait sûrement rapidement perdre sa position privilégiée nouvellement obtenue vis-à-vis des Etats du Golfe.

Les liens France-CCG sont clairement mutuellement bénéfiques à bien des égards mais en fin de compte sont peu susceptibles d'être en mesure de donner lieu à un partenariat stratégique significatif.

La France est peut-être en train de remporter des récompenses commerciales mais son rôle d'acteur ayant une influence régionale significative est sans doute en train de baisser alors qu’elle adopte de plus en plus aveuglément les politiques du Golfe même si celles-ci jouent un certain rôle dans l'aggravation des conditions qui alimentent à présent de nouvelles menaces pour les intérêts européens, que ce soit en termes de terrorisme ou de préoccupations au sujet de l'énorme augmentation des flux de réfugiés.

En ce qui concerne les États du Golfe, ils savent que, bien que l’appui politique de Paris soit utile et désirable, la France sera au final réticente et incapable de se mettre en avant de façon significative afin de les aider à s’occuper de leurs principales préoccupations régionales.

Julien Barnes-Dacey est Senior policy fellow au Conseil européen – ECFR pour le programme Moyen-Orient et Afrique du Nord (MENA). Julien a travaillé comme journaliste à travers le Moyen-Orient. Basé en Syrie de 2007 à 2010, il était reporter pour le Wall Street Journal, le Christian Science Monitorand le Financial Timeset travaillait en tant que producteur sur le terrain pour Channel 4 News(Royaume-Uni) et Al-Jazeera. Précédemment, il était éditeur de Niqash, un service d’information irakien en ligne et travaillait pour le Timesdu Caire en Egypte de 2003 à 2004.

Les vues exprimées dans cet article reflètent les opinions de l’auteur et pas nécessairement la ligne éditoriale du Middle East Eye.