Un gouvernement faible, une société forte

Typiquement, dans l'Ukraine post-Maidan, l'action gouvernementale en faillite est substituée par le bénévolat. Alors que l'Etat ukrainien échoue dans de nombreux domaines,…

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Typiquement, dans l'Ukraine post-Maidan, l'action gouvernementale en faillite est substituée par le bénévolat. Alors que l'Etat ukrainien échoue dans de nombreux domaines, la société ukrainienne est très forte. Il existe une auto-assistance et des organisations bénévoles pour presque tout – depuis le fait de prendre soin des personnes âgées, des anciens combattants, des réfugiés, de fournir des services communautaires jusqu’à l’approvisionnement de l'armée. De nombreux aspects de la vie civile ne fonctionneraient pas correctement s’il n'y avait pas ces organisations bénévoles.

Cela est en même temps une bonne et une mauvaise chose. C’est une bonne chose parce que quelle que soit la direction que l'Etat central prend, il y a une société civile forte et bien organisée qui peut servir de correctif – même dans le cas d'un autre Maidan. Mais d'un autre côté, les gens commencent à attendre de moins en moins de cet Etat perpétuellement dysfonctionnel. Au lieu d'exiger des institutions fonctionnelles, des substituts leur sont trouvés. Peu de citoyens envisagent de s’engager en politique – soit au sein de l'un des partis orientés vers une réforme ou au sein d’un nouveau parti indépendant – et cette apathie politique devient de plus en plus importante à mesure que l’on s’éloigne de Kiev.

Une des questions les plus urgentes à laquelle les organisations bénévoles sont confrontées est la situation des réfugiés. Le nombre de réfugiés ou de déplacés internes (DI) avancé par le gouvernement ukrainien est beaucoup trop faible. En raison de la faible confiance dans l'Etat et de la peur d'être enrôlé dans l'armée, seuls ceux qui espèrent avoir certains avantages se manifestent : les orphelins, les adolescents, les retraités, les personnes handicapées, les femmes enceintes ou les femmes avec des enfants en bas âge. Le reste des gens, en particulier les hommes en âge de travailler, ne s’enregistrent pas officiellement. Ils essaient juste de trouver un emploi quelque part. Mais presque tout est nécessaire : du logement à la nourriture pour bébé en passant par l'équipement médical. L’Oblast de Kharkiv abrite à elle seule autour de 300 000 réfugiés. Dans l'ensemble de l'Ukraine, environ 1,3 à 1,6 million de personnes sont des DI et la plupart de leurs besoins sont pris en charge par leurs compatriotes ukrainiens.

La chose la plus frappante quand on va voir des travailleurs humanitaires aidant les réfugiés c’est l'absence de programmes d'aide de l'Union européenne (UE). L’Allemagne et la Pologne sont visibles essentiellement parce qu'elles ont au moins quelques personnes sur le terrain. L’Allemagne fournit des villages conteneurs, de l’aide pour les projets de logement et du matériel pour un usage quotidien. Comme elle a des gens sur le terrain, l’Allemagne est en mesure d'évaluer les besoins et de réagir. L'acteur le plus visible est l’Agence des Etats-Unis pour le développement international (USAID) – pas nécessairement en raison de leur important budget mais parce que c’est eux qui ont le plus de personnel dans la région et ils fournissent ainsi une aide plus rapide et plus adaptée à la situation sur le terrain. Balancer de l'argent à Kiev n’est pas toujours la façon la plus sage d’aider.

La peur est omniprésente dans l'Est de l'Ukraine et contribue à nourrir un sentiment de patriotisme. Les histoires racontées par les réfugiés venant du Donbass rendent les gens conscients de ce qu'ils risquent de perdre s’ils tombaient sous contrôle russe. Alors que les récits russes sur le conflit ont encore une certaine résonance à Kharkiv, le sentiment dans le sud-est de l'Ukraine (Dnipropetrovsk, Marioupol, Kramatorsk etc.) est très pro-ukrainien. Le soutien à la défense nationale est élevé malgré un Etat dysfonctionnel. Alors que les gens se plaignent de leur gouvernement et ne font pas confiance aux autorités ukrainiennes, ils veulent quand même encore se battre pour l'Ukraine. Ils savent que même si la situation n’est pas parfaite en Ukraine, elle ne peut qu'empirer avec les « séparatistes ».

Cette mentalité selon laquelle « nous nous débrouillons par nous-même » à l'Est est une des raisons pour lesquelles les forces militaires volontaires sont si importantes. La plupart des soldats volontaires (en dehors de ceux de Kiev) sont recrutés dans les régions autour de Dnipropetrovsk. Les bataillons locaux font partie de l'identité régionale et ont un très fort soutien parmi la population. Ils ont des arrangements privés avec les ONG, les hôpitaux, les autorités locales et les entreprises au sujet des provisions, des paiements, de l'administration et même au sujet des évacuations et traitements médicaux. Par conséquent, ils sont mieux lotis que la plupart des soldats réguliers d'Ukraine en termes d'approvisionnement et de salaire. Si les Russes veulent envahir cette zone (le redouté « pont de terre en Crimée »), ils rencontreront une farouche résistance.

Cette forte dépendance vis-à-vis des structures volontaires ou même non-gouvernementales, y compris dans le domaine de la défense peut choquer les lecteurs occidentaux. Cependant, comme je l'ai écrit précédemment, les structures des forces armées officielles avaient été renversées par des espions russes ou détruites à cause de la négligence et de l'incompétence des gouvernements ukrainiens précédents. Même l'aide occidentale est distribuée par l'intermédiaire d’organisations bénévoles parce que les structures régulières du Ministère de la défense sont trop peu efficaces et trop peu fiables pour manipuler des fonds. Il existe une comptabilité moderne et un sens de la responsabilité dans ces ONG – ce qui n’est pas le cas dans l'armée. L'armée a besoin d'organisations bénévoles et privées pour régler tous les problèmes d'approvisionnement à part en ce qui concerne les munitions pour gros calibres et pour missiles. Les ONG fournissent des vêtements, de l’assistance et de la formation médicale, de la nourriture, des logements, des réparations de véhicules, de l’entretien et des améliorations de véhicules et d’armes, des dispositifs de vision nocturne et des équipements de communication.

L'incorporation de bataillons volontaires dans la structure formelle de l'armée signifiait également que certaines des entreprises logistiques étaient officiellement incorporées au sein du Ministère de la défense. Cela devrait contribuer à résoudre certains des problèmes liés à l’ancienne structure double : la chaîne d'approvisionnement formelle n’était pas digne de confiance mais bénéficiait de l'autorisation légale d'acheter et de fournir des armes mortelles ; la chaîne d'approvisionnement privée était digne de confiance mais pouvait seulement gérer des équipements commerciaux immédiatement disponibles. Cependant, il existe beaucoup d'envie et de méfiance de la part des anciennes structures vis-à-vis des nouvelles et il n’est pas tout à fait clair si elles seront en mesure de s’unir.

En termes de leadership et de professionnalisme, il y a une grande différence entre les jeunes officiers ukrainiens et les vieux généraux soviétiques. Les plus jeunes sont occupés, ont une expérience internationale (participation à des missions de l'OTAN / UE, sont impliqués avec le contingent polonais en Irak etc.) et ont une éthique professionnelle de travail. Malheureusement, cela ne s’applique pas à tous les généraux de Kiev. Beaucoup dans l’ancienne garde – en particulier au sein de la chaîne d'approvisionnement et du service médical – veulent juste garder leur possibilité de revenu supplémentaire et sont des adversaires du nouveau gouvernement et de tout projet de réforme. Dans le pire des cas, ils travaillent pour les renseignements russes.

Cela signifie que beaucoup parmi les commandants jeunes et expérimentés essayent d'éviter les structures centrales, s’arrangent avec des structures d'approvisionnement locales et avec les organisations bénévoles préférant faire confiance à des jeunes civils plutôt qu’à des généraux plus âgés. Il serait en fait mieux si de nombreux généraux à Kiev partaient à la retraite. Ils feraient plus de bien en restant assis à pêcher dans la rivière Dniepr grâce à de coûteuses pensions plutôt que de continuer à entraver le travail du ministère de la défense. Beaucoup d'anciens pays du Pacte de Varsovie ou post-soviétiques ont nettoyé leur structure de défense en faisant partir à la retraite toute la classe plus ancienne de fonctionnaires. L'Ukraine devrait faire de même.