Trump et l’Europe : dilemmes de discontinuité

Si l'Allemagne était déjà le leader isolé de l'UE l'année dernière, c'est encore plus le cas maintenant

ECFR Alumni · Head, ECFR Berlin
Senior Policy Fellow
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Si l'Allemagne était déjà le leader isolé de l'UE l'année dernière, cette tendance se confirme pour 2017.

Si l’Allemagne était déjà le leader isolé de l’Union européenne (UE) en janvier 2016, c’est encore plus le cas maintenant. Le Royaume-Uni se prépare à quitter l’UE dans les prochaines années, et la résistance à l’UE a augmenté parmi les pays du groupe de Visegrad. Certaines des crises, ressenties si durement l’année dernière, se sont calmées pour l’instant, en particulier la crise des réfugiés.

Mais un nouveau défi se présente en 2017, et il s’appelle Donald Trump. Avec l’élection de Donald Trump, le rayonnement de l’euroscepticisme s’étend jusqu’au Bureau ovale. Avant même son inauguration, l’équipe de Donald Trump a démontré son manque de conviction en l’intégration européenne et en la cohésion de l’UE. Lors d’un appel la semaine dernière, elle a même demandé quel serait le prochain pays à quitter l’UE. Des présidents américains avant Donald Trump avaient déjà vu l’Allemagne comme le leader informel de l’UE, mais aucun n’avait ouvertument décrit l’Union comme un « vecteur pour l’Allemagne », ou même pensé qu’en sortir serait une bonne chose.

Dans son approche commerciale de la politique étrangère, Donald Trump affaiblit le jeu d’Angela Merkel, et par là même améliore sa propre position. Il doit bien savoir, ou on le lui aura expliqué, combien l’UE compte pour Berlin en tant que cadre qui renforce les intérêts allemands, et il a donc dénigré l’Europe selon l’approche qui consiste à « diviser pour mieux régner ». Il a aussi compris que le talon d’Achille du rôle de leader de Berlin en Europe est le doute lancinant sur l’hégémonie allemande. Pour Donald Trump, alimenter ce doute permet aussi d’augmenter le coût des politiques allemandes en Europe. En promouvant ce discours, Donald Trump pourrait renforcer les sentiments antiallemands parmi les Etats membres, divisant l’opinion sur le rôle de l’Allemagne, et ainsi fragilisant le consensus à Bruxelles. Un autre aspect de la stratégie de Donald Trump est de mettre les Européens sur la défensive, tout d’abord en remettant en question l’engagement des Etats-Unis dans l’OTAN, et ensuite en dénonçant l’intégration comme un moyen de s’emparer du commerce des Etats-Unis. Ces deux aspects marquent un tournant dans la relation transatlantique.

L’ampleur de ce changement de posture se reflète dans les vues qu’adoptent les Européens sur cette relation. Contrairement aux dirigeants en France, en Allemagne et au Royaume-Uni, qui après le référendum sur le Brexit n’ont pas vraiment fait preuve d’une pensée cohérente, il y a beaucoup de cohérence au sein de l’opinion publique de ces trois pays – au moins concernant les relations avec les Etats-Unis. Un sondage représentatif mené par l’ECFR en décembre 2016 montre que moins de 16% des Français et des Allemands, et 27% des Britanniques, voient les Etats-Unis comme un allié « très » précieux pour l’Europe, comparé aux 34% en Espagne et 31% en Pologne. De la même façon, les « trois grands » – le Royaume-Uni, la France et l’Allemagne – sont plus pessimistes à propos du futur des relations transatlantiques. Les données du sondage montrent que 40% des Français, 39% des Allemands et 36% des Britanniques s’attendent à ce que les relations « empirent vraiment ». En Pologne, cet avis est partagé par seulement 14% des sondés, et en Italie par 19%.

Quand on leur demande sur quel domaine de politique Donald Trump pourrait « prendre la mauvaise décision », les Allemands et les Britanniques sont les plus critiques parmi les grands Etats membres de l’UE sur onze des treize domaines proposés. Concernant la question inverse – ce que Donald Trump pourrait faire de positif – la réponse la plus populaire chez les Allemands, les Français et les Britanniques sondés, en proposant les treize mêmes domaines, est « aucune de ces propositions ». Les sondés en Pologne et en Italie sont les plus positifs concernant la présidence Trump, tandis que les données unifiées indiquent que dans l’ensemble de l’UE, le sentiment général est que Donald Trump prendra les mauvaises décisions dans les domaines secondaires, et les bonnes décisions dans les domaines de premier ordre.

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Interrogés concernant quelle relation Donald Trump pourrait malmener : Europe, Chine, Russie, Israël ou OTAN, le consensus européen tombe en miettes. Alors que les Français et les Allemands sont plus inquiets par rapport à l’Europe, les Polonais s’inquiètent de la façon dont Donald Trump gèrera la Russie. De manière intéressante, cependant, les Polonais sont les moins inquiets des six grands pays de l’UE concernant la politique de Donald Trump sur l’OTAN, tandis que les Allemands sont les plus inquiets. Le public britannique est le plus inquiet de tous les grands pays de l’UE s’agissant de la politique de Donald Trump envers la Chine, suivi par le public allemand.

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Quand on leur demande quelle relation bilatérale Donald Trump pourrait manier le mieux, la réponse qui fait le plus unanimité parmi les Européens est « aucune d’entre elles », avec 36% du vote populaire, suivie de près par la (relation avec la) Russie avec 35%. Le scepticisme est le plus fort en Allemagne, en France et au Royaume-Uni, où respectivement 47%, 46% et 41% des sondés choisissent la réponse « aucune ». La vision la plus positive des relations de Donald Trump avec l’Europe et l’OTAN se trouve en Pologne (41% et 30%) et en Italie (38% et 26%).

Dans l’ensemble, ces conclusions suggèrent que les Européens ont saisi l’implication de l’élection de Donald Trump pour les relations transatlantiques. A l’exception de la Pologne et de l’Italie, les citoyens des plus grands pays de l’UE ne pensent pas que les relations avec les Etats-Unis resteront les mêmes ou s’amélioreront sous la présidence Trump. Le scepticisme et les critiques sont le plus visibles en France et en Allemagne, et, dans une bonne mesure, sont aussi partagés par l’opinion publique britannique. Il semble que le défi politique posé par Donald Trump soit plus fortement perçu dans ces pays que dans d’autres parties de l’UE. A l’aune des élections à venir à la fois en France et en Allemagne, ces schémas de l’opinion publique pourraient avoir un rôle plus important que prévu. Les partis nationalistes français et allemands ont accueilli positivement l’attitude d’homme fort anti-establishment adoptée par Donald Trump, tout en cultivant des sentiments anti-américains. Ces idées sont contradictoires, et une fois que Donald Trump aura mis en pratique ses déclarations sur le commerce, l’emploi ou la finance, ses admirateurs en Europe devront choisir de quel côté se ranger.

Sur un plan purement intellectuel, ce sont des temps durs pour les leaders politiques européens. Alors qu’ils font face à des perturbations potentielles, ils devraient penser à des alternatives plus qu’ils ne semblent le faire. La relation transatlantique traditionnelle se dégrade depuis quelques temps, bien qu’il ait toujours été plus confortable pour les dirigeants de ne pas réfléchir en termes de discontinuité. Cela aurait signifié expliciter véritablement l’alternative. Les analystes ont à plusieurs reprises suggéré que le fondement du partenariat transatlantique se déplacerait de l’incapacité de l’Europe à se défendre seule jusqu’à sa capacité à le faire. Mais les décideurs politiques n’ont jamais cru que ce soit réellement le cas. Après tout, en de nombreuses occasions, ils ont vu les Etats-Unis prêts à supporter un partage du fardeau, qui leur serait défavorable, pour le bien supérieur du leadership américain à l’Ouest. De la même façon, la possibilité que l’UE pourrait s’écrouler a été rejetée par les décideurs politiques, essentiellement parce que l’accepter comme une vraie possibilité les forcerait aussi à penser à (et un jour ou l’autre à en parler) ce qu’ils sont prêts à faire différemment afin d’empêcher la désintégration de l’UE.

Cet article fait partie du projet Rethink: Europe, une initiative de l'ECFR, soutenue par Stiftung Mercator, et qui offre des espaces de réflexion et de débat sur les défis stratégiques de l'Europe. Les questions faisaient partie de l’étude omnibus de Dalia « EuroPulse », qui a lieu quatre fois par an.