L’Irak est-il en train de perdre le Kurdistan?

Myriam Benraad analyse les exportations de pétrole du Kurdistan, et leur impact sur les relations entre l'Irak et la région autonome. 

Les exportations de pétrole irakien ont connu un boom exceptionnel en février. Reste que la production aurait pu être encore supérieure si le différend qui oppose les autorités fédérales au Kurdistan avait été résolu, ont regretté les autorités irakiennes. Le Kurdistan, région jouissant d'une large autonomie au Nord du pays, exporte en effet les hydrocarbures gisant dans ses sous-sols en contournant Bagdad. Soit une perte financière sèche pour l'Etat fédéral. Surtout, ce denier n'est-il pas en train de perdre cette riche région, qui, en s'affranchissant de la tutelle irakienne sur la plan économique, deviendrait indépendante de fait ? C'est l'avis de Myriam Benraad, spécialiste de l'Irak associée au CERI et à l'IREMAM et analyste sur le Moyen-Orient au bureau parisien du Conseil européen sur les relations internationales (ECFR), qui nous aide à décrypter les enjeux de cette nouvelle donne.

Les exportations de pétrole irakien ont connu un boom exceptionnel en février, a fait savoir Bagdad début mars. Plus de 2,8 millions de barils par jours !

Ce serait un record historique depuis l’invasion en 1990 du Koweït par l’ancien raïs Saddam Hussein, à la suite duquel l’Irak avait été sous le coup de sanctions internationales et placé sous embargo.

Mais… la production aurait pu être encore supérieure si le différend qui oppose les autorités fédérales au Kurdistan avait été résolu, a regretté le ministre responsable des affaires énergétiques.

La région autonome, située au nord de l’Irak, possède 30% des réserves pétrolières du pays. Les autorités d’Erbil – capitale du Kurdistan – considèrent que ces resources énergétiques sont leurs ; Bagdad estime à l’inverse qu’elles appartiennent au pays tout entier, qui doit pouvoir profiter des revenus substantiels qu’elles génèrent.

Un oléoduc Kurdistan-Turquie pour court-cicuiter Bagdad

Pour contourner le contrôle des autorités fédérales, le Kurdistan a scellé un partenariat stratégique avec la Turquie. Il y a quelques mois s’est ainsi achevée la construction de l’oléoduc Fichkhabour, qui relie Tak-Tak, au sud d’Erbi, à Ceyan, sur la côte turque. Une pipeline longue de 281 kilomètres, qui permet aux Kurdes d’exporter directement leur brut.

Bagdad a répliqué en février en gelant les salaires des fonctionnaires du Kurdistan irakien. « Le message que les autorités fédérales envoient à Erbil est que la région ne peut pas tirer avantage des ressources qui regorgent dans ses sous-sols à son seul profil tout en profitant des revenus du pétrole générés au niveau national. », décrypte l’experte Ruba Husari, qui dirige le site spécialisé Iraq Oil Forum.

La construction de l’oléoduc soulève en effet la question de savoir si « le pétrole vendu à la Turquie est irakien ou kurde », analyse Ruba Husari. Et donc, in fine, « de définir si le Kurdistan est un Etat de l’Irak fédéral ou bien un Etat indépendant ».

Erbil, autonome financièrement ?

Jusqu’ici, s’il avait son propre drapeau, son propre gouvernement, ses propres forces de sécurité, d’un point de vue financier, le Kurdistan restait tributaire de l’Irak : « Selon les termes de la Constitution, la région se voit attribuer 17% du budget national, soit dix milliards de dollars par an. », rappelle Ruba Husari.

La manne pétrolière qu’il compte exploiter en contournant Bagdad peut-elle rendre le Kurdistan indépendant sur le plan économique ? Cela pourrait-il, alors, l’amener à réclamer la pleine souveraineté ?

Eléments de réponse avec Myriam Benraad, spécialiste de l'Irak associée au CERI et à l'IREMAM et analyste sur le Moyen-Orient au bureau parisien du Conseil européen sur les relations internationales (ECFR).

 

JOL Press : Le gouvernement régional kurde (Kurdistan Regional Government ou KRG) affirme que l’oléoduc de Fichkhabour a une capacité de 300 000 barils/jour, un million en 2015 et deux millions de 2019. Quelle est la réalité des capacités de production pétrolière et gazière du Kurdistan ?
 

Myriam Benraad : Les réserves en hydrocarbures (pétrole et gaz naturel) situées au Kurdistan irakien sont les deuxièmes plus importantes du pays derrière la région de Bassora au Sud. Elles comptent pour 45 des 143,1 milliards de barils de pétrole détenus par l’Irak et 1 100 milliards de mètres cubes de gaz.

Leur exploitation pourrait bientôt signifier deux millions de barils/jours acheminés, soit les deux tiers de la production irakienne actuelle. On estime qu’à l’horizon 2020, ce sont jusqu’à 3 millions de barils/jour qui pourraient quitter le Kurdistan vers le Nord et les marchés mondiaux.

Le KRG s’est fixé pour objectif prioritaire d’accroître sa production et ses exportations. L’achèvement de la construction et la mise en service du nouvel oléoduc de Fichkhabour, station de pompage située à la frontière entre la Turquie et le Kurdistan, va évidemment dans le sens de cet accroissement considérable des capacités d’exportations du KRG.

Jusqu’ici, seuls les hydrocarbures extraits du Sud irakien étaient acheminés vers le port de Ceyhan, via l’oléoduc principal sous contrôle de Bagdad. Or le KRG, qui exporte pour l’essentiel ses réserves vers son voisin turc, se voyait contraint d’utiliser cet oléoduc et donc de négocier le niveau de sa production et de ses exportations avec les autorités centrales irakiennes.

Avec ce nouvel oléoduc, le pétrole kurde pourra être directement acheminé vers la Turquie et le reste du monde.

JOL Press : Pourquoi la solution aux tensions entre l’Irak et le KRG sur la question énergétique ne réside-t-elle pas dans la Constitution irakienne ?
 

Myriam Benraad : C’est précisément la Constitution adoptée en 2005 et le flou des deux articles consacrés à la question des hydrocarbures et à leur partage qui ont conduit à ces tensions et au conflit qui oppose depuis près de dix ans maintenant le Kurdistan à Bagdad.

La Constitution dispose dans son article 111 que « le pétrole et le gaz sont la propriété de tous les Irakiens dans toutes les régions et les provinces », sans préciser quelles sont les responsabilités des différents niveaux de pouvoir.

L’article 112 dispose ainsi que « le gouvernement fédéral administrera le pétrole et le gaz extraits des champs existants en coopération avec les gouvernements des régions et provinces productrices à condition que les revenus soient distribués de manière juste et compatible avec la distribution démographique du pays ».

Or, l’immense richesse pétrolière détenue par l’Irak se situe essentiellement au Sud (Bassora) et au Nord (Kirkouk). Une première ébauche de loi nationale sur les hydrocarbures avait vu le jour en 2006, mais elle n’a jamais été adoptée en raison du différend entre les Kurdes et Bagdad quant au degré de décentralisation du secteur pétrolier.

Tandis que le KRG cherche à avoir le contrôle le plus grand possible sur ses ressources, Bagdad essaie au contraire de recentraliser autant que faire se peut le secteur énergétique et les revenus de la rente. Il s’agit là d’une bataille économique mais également éminemment politique et stratégique.

Dès 2007, l’impasse des discussions au Parlement a d’ailleurs conduit les Kurdes à se doter de leur propre législation régionale sur les hydrocarbures et à signer leurs propres contrats avec des dizaines de compagnies pétrolières. Depuis, le conflit entre Erbil et Bagdad n’a jamais cessé, et les nouveaux débouchés ouverts par l’oléoduc de Fichkhabour ne peuvent qu’aviver ces tensions.

JOL Press : L’oléoduc de Fichkhabour ne signe-t-il pas, de fait, l’indépendance énergétique du KRG ?
 

Myriam Benraad : De fait, même si la dynamique d’autonomisation énergétique et économique du KRG est déjà à l’œuvre depuis plusieurs années. C’est bien pour cela que Bagdad, qui ne tient pas à perdre tout contrôle sur les richesses situées au Nord et craint que l’autonomie kurde n’aboutisse à une indépendance signifiant la fin de l’Irak national, n’a de cesse de condamner la politique pétrolière d’Erbil, la qualifiant d’illégale.

Les Kurdes ne semblent pas trop se soucier de la détérioration de leurs rapports avec Bagdad, sauf bien entendu si le conflit présent venait à dégénérer en provoquant une réaction armée de la part du gouvernement central.

Crainte qui n’est pas sans fondement dans la mesure où le Premier ministre chiite Nouri al-Maliki, au pouvoir depuis 2006, est aujourd’hui dans une logique de remilitarisation de l’Irak et de répression de ses « franges dissidentes » – dont les sunnites au premier plan, dans la grande province rebelle d’Al-Anbar.

Bagdad se fait livrer de nouvelles armes par les États-Unis, y compris des avions de chasse et des drones, ce qui n’est pas sans inquiéter les Kurdes.

JOL Press : Le KRG a ses propres forces de sécurité, son drapeau, etc. Ne lui manquait plus que l’indépendance financière pour pouvoir se détacher totalement de l’Irak. Maintenant que le KRG augmente sa production de pétrole, sa pleine souveraineté n’est-elle pas acquise dans les faits ?
 

Myriam Benraad : Depuis 2005, les Kurdes ont leurs propres institutions, une Constitution régionale distincte de la Constitution irakienne, et leur propre législation (ironiquement devenue un modèle pour le parlement fédéral…)

Ils possèdent leurs propres forces armées, les combattants peshmergas, qui protègent les frontières, même informelles, de leur région autonome et s’assurent que les territoires disputés, au premier rang desquels la ville pétrolifère de Kirkouk, ne tombent pas entre les mains du camp arabe.

L’augmentation de la production et des exportations du KRG vont indubitablement dans le sens d’une plus grande autonomie, voire d’une indépendance de fait, ce qui signifierait bel et bien l’avènement d’un Kurdistan souverain.

JOL Press : Quelles seraient les conséquences d’une indépendance du Kurdistan sur le reste de l’Irak ?
 

Myriam Benraad : Sur un plan économique, une indépendance du Kurdistan signifierait la perte officielle par l’Irak de ses deuxièmes réserves les plus importantes en pétrole et gaz.

Sur un plan politique, trois scénarios pourraient être envisagés :

1. dans la mesure où cette indépendance est aujourd’hui déjà presque acquise, Bagdad ne ferait finalement qu’acter celle-ci – scénario peu probable compte tenu de l’intransigeance d’Al-Maliki sur le dossier pétrolier, des territoires toujours disputés, et parce que les Kurdes sont très impliqués dans la vie politique fédérale et semblent vouloir le demeurer ;

2. Bagdad contesterait cette indépendance car elle signifierait la perte d’une portion conséquente de son territoire et de ses richesses, et surtout la fin de ses débouchés au Nord – cette contestation serait cependant politique, porte ouverte vers des négociations avec le nouvel État kurde ;

3. un conflit armé éclaterait entre les Kurdes et l’Irak, déclenché par Bagdad pour reconquérir la zone – pour l’heure ce scénario n’est pas de mise, mais il n’est pas à exclure dans le futur.

JOL Press : Quel serait l’impact d'une indépendance du Kurdistan sur les Kurdes résidant dans les trois autres pays frontaliers (Turquie, Iran, Syrie) ?
 

Myriam Benraad : Les Kurdes ne forment pas une entité homogène. Cependant, dans les circonstances actuelles, leurs différences sont mises sous silence au profit d’une ligne nationaliste propre à toute leur histoire pendant le XXème siècle. L'idéal du Kurdistan historique reste omniprésent et rapproche tous les Kurdes, qu’ils soient d’Irak, d’Iran, de Turquie ou de Syrie.

Le KRG est un modèle pour ses voisins, syriens en particulier, et son indépendance formelle pousserait certainement ces derniers à s’en rapprocher encore plus.

La question porte davantage ici sur la réaction qui serait celle des pays voisins. Il n’est pas sûr, de fait, que des États comme la Turquie – qui a certes adopté une position plus favorable à l’égard des Kurdes, mais pour des raisons avant tout économiques – ou l’Iran s’en accommodent.

JOL Press : Quelles seraient les conséquences d’une prise d’indépendance sur le Kurdistan lui-même ?
 

Myriam Benraad : Cette indépendance, une nouvelle fois, ne ferait que sanctionner une autonomie déjà bien développée. Mais elle poserait plusieurs questions, à la fois au niveau interne et sur un plan extérieur.

La première concernerait les liens entre partis kurdes, PDK et UPK, qui se partagent actuellement les pouvoirs en bonne entente – Massoud Barzani (PDK) est leader du KRG et Jalal Talabani (UPK) de la fédération irakienne. Une indépendance formelle modifierait-elle ce statu quo en réveillant les divisions historiques entre forces kurdes ? Pour rappel, une guerre civile avait pris place dans la décennie 1990.

Quant à l’environnement extérieur du nouvel État kurde indépendant, il serait tout aussi porteur d’incertitudes : comment les régimes arabes voisins réagiraient-ils ? Les Kurdes seraient-ils capables de faire face seuls à une attaque armée les visant ?

JOL Press : Afin de mieux s’affranchir de la tutelle irakienne, le KRG a mis progressivement en place un partenariat énergétique étroit avec la Turquie. Le KRG, s’il devenait indépendant, pourrait-il former d’autres alliances dans la région ? Si non, peut-il se contenter d’avoir un seul allié ? Ne risque-t-il pas de devenir dépendant d’Ankara ? 

 

Myriam Benraad : Il y aurait, en effet, un enjeu pour le Kurdistan à former de nouvelles alliances et de nouveaux partenariats à l’échelle régionale, ce qui supposerait de se doter d’une diplomatie souveraine et plus forte. Pour l’heure, le principal partenaire énergétique et économique des Kurdes reste la Turquie, ce qui crée une forte dépendance, mais qui n’est pas inéluctable.

Le marché kurde attire en effet beaucoup d’autres investisseurs, régionaux comme internationaux ; et les efforts d’Ankara pour accommoder Bagdad pourraient pousser le KRG à vouloir se défaire de son parrain turc à terme, ce pour être enfin pleinement indépendant.

JOL Press : Comment le KRG serait-il susceptible d'utilser la carte pétrolière ? Quels seraient les débouchés de sa production ? 

 

Myriam Benraad : Avec le nouvel oléoduc de Fichkhabour, qui représente une porte de sortie directe de leurs hydrocarbures, il est probable que les Kurdes cherchent à trouver d’autres débouchés pour leur pétrole, dont l’Europe au premier plan, par le biais du port de Ceyhan, en Méditerranée.

JOL Press : La production pétrolière croissante du Kurdistan peut-elle provoquer un bouleversement dans le jeu des interdépendances entre États sur la question énergétique ? Par exemple, est-ce que, à terme, le gaz kurde pourrait remplacer celui que la Russie livre à l’Europe ? 

 

Myriam Benraad : Il est évident que la récente crise ukrainienne, et aujourd’hui l’annexion de la Crimée par la Russie, modifient en profondeur les cartes, notamment pour les Européens dans le cadre des sanctions qui visent d’ores et déjà Moscou. 

Il faudra à l’Europe trouver de nouvelles sources d’approvisionnement, et le gaz kurde pourrait en faire partie, d’autant qu’un certain nombre de compagnies européennes ont déjà signé des contrats avec les Kurdes, parmi lesquelles Total du côté français.

JOL Press : Les États-Unis ne veulent pas d’un Kurdistan indépendant car ils craignent un éclatement de l’Irak. Comment réagiraient-ils si cela advenait ?
 

Myriam Benraad : Les États-Unis ont poursuivie une politique pour le moins ambiguë à l’égard des Kurdes, car tout en s’opposant à leur indépendance formelle, ce sont tout de même eux qui ont soutenu le processus d’autonomisation de leur région, où ils conservent de forts intérêts économiques et politiques – les premiers investisseurs dans le secteur énergétique kurde sont américains – on peut citer ici ExxonMobil et Chevron – et les liens unissant le KRG à Washington demeurent étroits.

JOL Press : Kirkouk est revendiquée par les Kurdes, les Turkmènes et les Arabes, et est composées des trois groupes linguistiques précités plus les Assyriens. Que deviendrait la ville en cas d’indépendance du Kurdistan ? 

 

Myriam Benraad : Pour l’heure, c’est très précisément sur la question des territoires disputés au Nord que butte la question d’une indépendance officielle des Kurdes. Le KRG n’est, de fait, pas disposé à y renoncer, tout comme Bagdad.

Dans cette compétition, Kirkouk constitue un enjeu majeur. Les Kurdes y représentent les trois quarts de la population et ont demandé, de longue date, leur rattachement au KRG. Mais leur référendum prévu par l’article 140 de la Constitution irakienne a été reporté plusieurs fois, les Arabes s’opposant à toute annexion.

Si les Kurdes procédaient à un rattachement unilatéral de Kirkouk à leur région autonome, ou à un nouvel État indépendant, des violences éclateraient sans aucun doute. Il faudrait même s’attendre à une réaction militaire de Bagdad, tant la situation serait alors devenue explosive.

Propos recueillis par Coralie Muller pour JOL Press