Les sept travaux d’« Hercule » Juncker

Jean-Claude Juncker, futur président de la Commission, aura besoin de toute son autorité pour sortir l'Union de l'ornière

ECFR Alumni · Former head of ECFR Paris Office

Cet article a initialement été publié dans Les Echos.

Now that you are a fact, we shall deal with you. » Dans ses « Mémoires », Jean Monnet rappelle l'ambiguïté et le pragmatisme de la diplomatie britannique face à l'émergence de la Communauté européenne, il y a cinquante ans. Après avoir pendant des années splendidement ignoré, puis méprisé, puis tenté de torpiller les initiatives pour construire la Communauté européenne du charbon et de l'acier, la Grande-Bretagne, par la voix de son diplomate sir Roger Makins, finit par se résoudre à l'évidence : « Maintenant que vous êtes une réalité, nous allons pouvoir travailler avec vous. 

 

Aujourd'hui, une autre réalité s'impose à la Grande-Bretagne : Jean-Claude Juncker va présider la Commission européenne. Et ce après avoir subi l'une des campagnes de dénigrement les plus violentes de la part de la diplomatie, de la presse, du Parlement et de l'exécutif britanniques. Le résultat des courses est pitoyable pour David Cameron : à part l'ultranationaliste Viktor Orban, Premier ministre de la Hongrie, ami et admirateur de Vladimir Poutine, aucun des 28 chefs d'Etat de l'Union européenne n'a osé rejoindre l'intenable position britannique. On espère que M. Cameron s'y prendra autrement pour le référendum sur l'indépendance de l'Ecosse d'ici au 18 septembre 2014.

 

Cette élection est une excellente nouvelle pour l'Union européenne, mais aussi pour la Grande-Bretagne.

« Now that you are a fact… » Cette élection est une excellente nouvelle pour l'Union européenne, mais aussi pour la Grande-Bretagne. Pour l'Union européenne, la double légitimité de Jean-Claude Juncker, candidat du Parlement adoubé à la quasi-unanimité par le Conseil européen, va lui conférer une autorité considérable. Il en aura besoin, pour sortir l'Union de l'ornière dans laquelle l'a mis son prédécesseur, José Manuel Barroso. Sept dossiers prioritaires l'attendent :

1. Comment ranimer la croissance dans une Europe à la population vieillissante, qui compte 25 millions de chômeurs, dont 5 millions de jeunes ?

2. Comment doter l'Europe d'une politique énergétique commune, alors que les impasses et absurdités des politiques unilatérales se révèlent chaque jour davantage : coûts majorés de l'énergie surtaxée (en particulier en France) ; surpollution liée au recours abondant au charbon (en particulier en Allemagne) ; dépendance croissante au gaz russe de M. Poutine.

3. Comment financer et mettre en place des instruments et une politique de défense et de sécurité communes, dans un continent de plus en plus exposé aux menaces extérieures, et au terrorisme sur son propre sol ?

4. Quel pacte transatlantique écrire avec des alliés américains de plus en plus hostiles aux intérêts européens (affaire BNP Paribas, en attendant les suivantes) ?

5. Quel pacte transméditerranéen inventer avec l'Afrique, en particulier l'Afrique francophone, au moment où ce continent décolle spectaculairement, dans sa croissance, sa démographie, mais aussi son instabilité ?

6. Quelle réponse humaine et responsable apporter à l'accroissement massif, et qui ne s'arrêtera pas, des migrations extra-européennes, provoquant des catastrophes humanitaires aux portes de l'Europe (Lampedusa) et des poussées de violence et de xénophobie à l'intérieur des frontières européennes ?

7. Comment, après avoir réussi au forceps l'union bancaire dans la zone euro, consolider l'union monétaire, budgétaire et fiscale d'un ensemble qui a vocation à devenir le noyau dur de l'Union européenne ?

 

Les sujets majeurs ne manqueront pas pour la future Commission européenne de M. Juncker. Elle réussira son mandat si, paradoxalement, elle prend pleinement en compte les critiques britanniques légitimes qui ont nourri la position indéfendable de M. Cameron. La future Commission ne doit plus être cette bureaucratie sans direction, dispersée entre un nombre absurde de commissaires (28) cherchant chacun à exister médiatiquement et faire exister ses services, au lieu de travailler avec une certaine humilité – celle de Jean Monnet – et un réel souci d'efficacité – celle des Britanniques – sur les grands sujets seulement. Ceux décrits plus haut.

 

M. Juncker va devoir incarner une nouvelle réalité et une nouvelle vision pour l'Union européenne.

Pour y parvenir, M. Juncker va devoir incarner une nouvelle réalité et une nouvelle vision pour l'Union européenne. Il y arrivera en contraignant les services de la Commission à ne plus s'occuper que de l'essentiel et à relocaliser de facto, à l'échelon national et local, de nombreuses prérogatives et responsabilités.

 

M. Juncker ne pourra pas tout réussir. Les 28 chefs d'Etat voudront caser, ou recycler, des politiciens plus ou moins travailleurs et ayant des résultats peu flatteurs dans leur domaine d'expertise. On pense en particulier à la France, qui serait bien mal inspirée de proposer un commissaire en charge des activités économiques ou de la discipline budgétaire, compte tenu du bilan français affligeant dans ces domaines depuis deux ans. Si le ridicule ne tue pas, il n'aidera pas forcément à rehausser notre crédit auprès de nos partenaires. En attendant que la France fasse son devoir dans ce domaine-là – et l'absence singulière d'actions concrètes six mois après la proclamation urbi et orbi du pacte de responsabilité est une préoccupation majeure -, elle pourrait bien plus utilement proposer une personnalité issue de ses domaines d'excellence – la diplomatie et la défense – en remplacement de lady Catherine Ashton. Et laisser aux Britanniques les affaires économiques.

 

Voilà de beaux devoirs de vacances pour la future Commission Juncker. En attendant de relever les copies à la rentrée, votre chroniqueur du mercredi prend congé de ses lecteurs pour des vacances d'été plus ou moins méritées.