Le retournement spectaculaire de la politique étrangère turque

La Turquie a annoncé la normalisation de ses relations avec des acteurs régionaux clés en l’espace de presque quelques heures dans les derniers jours de Juin

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Voici à quoi ressemblait la fin de l’année 2015 pour la Turquie : Ankara n’avait pas d’ambassadeur en Syrie, en Israël et en Egypte, et avait été contrainte de rappeler ceux qu’elle avait à Moscou et en Irak pour cause de tensions bilatérales. Ankara ne pouvait pas non plus faire naviguer ses bateaux sur la Mer Noire, ni faire voler ses avions au-dessus de la frontière syrienne par peur d’affronter des représailles russes. Elle a des relations tièdes avec l’Iran en raison de la guerre en Syrie, aucun lien avec l’Arménie et des relations de plus en plus compliquées avec les Etats-Unis et l’Union européenne.

Il fallait que cela change.

Depuis ces dernières années, une accumulation de facteurs contribuait à l’isolement de la Turquie dans sa propre région, parmi lesquels figurent les débordements du conflit syrien, les tensions communautaires dans la région, le reflet des dissensions internes de la Turquie et un retour de bâton régional pour sa confiance croissante après les Printemps arabes. Cependant, face une révolte kurde qui couve sur son territoire et un soutien russe et américain apporté aux forces kurdes sur le flanc méridional de la Syrie, un remaniement de sa politique étrangère en 2016 et un rafraîchissement des liens avec ses anciens alliés apparaissaient comme un impératif stratégique incontournable.

Et cela est arrivé lorsque la Turquie a annoncé la normalisation de ses relations avec des acteurs régionaux clés en l’espace de presque quelques heures dans les derniers jours de Juin.

Plus rapidement qu’elles ne s’étaient défaites après l’affaire de l’avion de chasse russe abattu par la Turquie en novembre dernier, les relations russo-turques ont été raccommodées en un clin d’œil après que le président turc Recep Tayyip Erdogan a envoyé une lettre d’excuse à son homologue russe Vladimir Poutine.

Erdogan aurait envoyé deux lettres au dirigeant russe en Juin, exprimant ses regrets pour l’incident de novembre et proposant de payer une compensation aux familles des victimes. Il soulignait notamment que la suspension des relations avait engendré un coût considérable pour les deux pays. Pour la Turquie, ce coût avait été économique et stratégique dans la mesure où les officiels turcs s’en étaient plaints pendant des mois. La perte de près de 4 millions de touristes russes avait fortement atteint l’industrie du tourisme turque déjà déclinante, et la présence agressive de la Russie en Syrie avait réduit sa capacité à se déplacer sur ses propres frontières. Les officiels turcs avaient tenté d’apaiser les tensions au cours des derniers mois. La surprise principale ne fut pas les excuses d’Ankara mais surtout que Poutine donne son feu vert en retour.

Mais ce n’est pas tout. Au-delà de ses relations avec la Russie, Ankara a aussi annoncé la semaine dernière que les mois de négociations méticuleuses avec Israël en vue de la normalisation de leurs relations et qui avaient été perturbées après un raid israélien sur une flotte humanitaire turque à Gaza en 2010, avaient finalement porté leurs fruits. Les deux pays ont annoncé qu’un accord avait été trouvé pour la normalisation des relations le 27 juin seulement quelques heures avant qu’une annonce similaire soit faite concernant la Russie.

L’accord entre la Turquie et Israël implique que ce dernier paie de lourdes compensations – 20 millions de dollars – aux familles des neuf citoyens turcs qui avaient été tués pendant le raid aérien. Il implique aussi que la Turquie abandonne ses charges contre les officiels israéliens responsables, et qu’Ankara soit autorisé à envoyer de l’aide humanitaire à Gaza via le port d’Ashdod en Israël. Après des années de tensions, il s’agit d’une pilule bien plus difficile à avaler pour Erdogan et pour le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou. On entend déjà des protestations du côté des milieux islamistes turcs sur le compromis qu’Erdogan accorde concernant sa demande qu’Israël lève le blocus de Gaza. Mais le gouvernement turc est déterminé à poursuivre et à faire signer un accord par le Parlement avant les vacances d’été. Cela permettrait aux deux pays d’échanger à nouveaux leurs ambassadeurs après une interruption de six ans.

Les officiels turcs ont aussi laissé entendre cette semaine que les liens économiques avec l’Egypte, qui avaient été suspendus à la suite du coup d’Etat de 2013 et à la position sévère d’Erdogan contre Abdel Fatah el-Sissi, pourrait reprendre bientôt. D’élection en élection, Ankara a apporté aux Frères musulmans égyptiens et à leur leader Mohammed Morsi aujourd’hui en prison un soutien sans faille. Lors de chaque rassemblement public, Erdogan faisait un signe de de la main dont les quatre doigts symbolisaient son indignation face au massacre des sympathisants de Morsi sur la place Rabia après le coup d’Etat. Cependant, à la demande de l’un de ses alliés principaux, l’Arabie Saoudite, et dû au besoin stratégique d’atténuer son isolement régional, Ankara s’est accordé avec le régime du Caire pour un processus de normalisation progressif.

Tout cela était loin d’être une surprise. Mevlüt Çavuşoğlu, le Ministre des affaires étrangères turc, a affirmé qu’Ankara et Moscou devraient travailler ensemble à une solution politique en Syrie après une rencontre avec son homologue russe, Sergei Lavrov, dans la ville de Sochi sur les rives de la Mer Noire la semaine dernière. Cette déclaration suggère que la Turquie est aussi en train d’assouplir sa position de longue date selon laquelle la paix en Syrie ne peut se faire sans un changement de régime à Damas. Alors qu’il est trop tôt pour parler de « normalisation » avec le régime d’Assad, les observateurs ont noté que le président turc ne diabolise plus Bachar al-Assad ou le régime syrien dans ses allocutions. Il ne fixe pas non plus de conditions pour un arrangement futur en Syrie. Au lieu d’un changement de régime, Ankara semble se concentrer sur l’objectif plus modéré de faire reculer les kurdes au Nord de la Syrie et de sceller ses frontières donnant sur les territoires contrôlés par Daech.

Ironiquement, la tentative de la Turquie de retourner à une politique d’apaisement avec son voisinage, qui était le fer de lance du parti de Justice et Développement (AKP) au début de son activité, ne se réalise qu’après le départ du Premier ministre Ahmet Davutoglu qui avait pourtant longtemps été perçu comme l’instigateur principal de cette politique. « Tout cela devait être fait de toute façon », explique un ancien conseiller de Davutoglu. Cependant dans les cercles de l’AKP, l’ancien Premier ministre est aujourd’hui devenu un bouc émissaire idéal pour porter la responsabilité des échecs de la politique étrangère d’Ankara.

« Nous allons augmenter le nombre de nos amis et réduire celui de nos ennemis », a déclaré le nouveau Premier ministre turc Binali Yildirim dans son premier discours au parlement turc fin mai. Cela ne semble pas être une vision révolutionnaire de la politique étrangère mais cela représente néanmoins un pas de côté par rapport à la pratique turque ces dernières années.

Depuis, les choses sont allées très vite. Le centre névralgique de la politique étrangère turque ces derniers jours n’est plus le gouvernement mais la présidence. La relation confortable de Yildirim avec Erdogan, son pragmatisme et la popularité du président turc auprès de sa base conservatrice, contribuent cependant à adoucir ce changement brutal de politique qui avait laissé la Turquie impuissante et acculée dans une région en pleine tourmente.