François Fillon ou la fin du consensus sur les sanctions ?

Aucun chef d'Etat européen n'a encore osé briser le consensus sur les sanctions à l'encontre la Russie. François Fillon sera-t-il le premier ? 

ECFR Alumni · Head, ECFR Paris
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Aucun chef d'Etat européen n'a encore osé briser le consensus sur les sanctions à l'encontre de la Russie. François Fillon sera-t-il le premier ?

François Fillon vient tout juste de remporter la primaire de la droite et du centre en France, avec une large avance. A présent, il va essayer de profiter de l’élan qui lui est offert par cette victoire pour se tourner vers l’élection présidentielle du printemps prochain. Et compte-tenu de ses positions en matière de politique étrangère, ce vote constituera un défi majeur pour l’unité de l’Europe. Ses idées sur la Russie, en particulier, se situent aux antipodes du consensus actuel en Europe. Mais ni la politique étrangère, ni l’Europe ne seront au cœur de la campagne. Les enjeux intérieurs ont bien plus de chance de peser au moment où les électeurs feront leur choix au printemps prochain.

Ancien Premier ministre sous Nicolas Sarkozy, François Fillon n’a jamais caché être favorable à un rapprochement avec la Russie, et ce même bien avant le début de sa campagne pour les primaires, une position qu’il a toujours maintenue. Il estime que la politique française s’est trop alignée sur celle des Etats-Unis, notamment sur les questions relatives à l’Ukraine ou au Moyen-Orient – en dépit des divergences de vues des deux pays sur ces sujets.  Et, Daech et l’islamisme figurant parmi les priorités en matière de sécurité pour la France, suite aux attentats perpétrés depuis janvier 2015, il considère qu’une alliance avec la Russie de Vladimir Poutine est plus que nécessaire, y compris en confondant Daech et les autres groupes terroristes en Syrie avec toute les autres forces qui combattent le gouvernement d’al-Assad.

Fait inquiétant, François Fillon ne se contente pas de prôner un rétablissement du dialogue avec la Russie – un dialogue qui n’a d’ailleurs jamais été rompu – mais il appelle également l’Union européenne (UE) à lever l’ensemble des sanctions à l’encontre de la Russie, y compris celles adoptées à la suite de l’annexion illégale et par la force de la Crimée.

Sur la Russie, l’opinion française ne soutient pas les idées de François Fillon. Une majorité de la population n’a pas confiance en Vladimir Poutine et reste favorable au maintien des sanctions économiques contre la Russie concernant l’Ukraine. Les détracteurs de Fillon ajoutent, de manière ironique, que la relation qu’il propose avec la Russie ressemblerait in fine au soi-disant alignement avec les Etats-Unis auquel il est si opposé.

Si François Fillon et Marine Le Pen, la candidate du Front National, devaient être les deux candidats du second tour de l’élection présidentielle, un rapprochement avec Poutine sera alors inévitablement à l’ordre du jour pour la politique étrangère française. En fait, il semble pour l’instant qu’une majorité des candidats lors de l’élection tiendront des positions favorables à un rapprochement avec la Russie, ou en tous cas hostiles aux sanctions.

L’engagement en faveur de la Russie du candidat des Républicains n’est pas neuf, et il fait lui-même souvent référence à sa relation personnelle avec Poutine, lorsqu’ils étaient tous deux Premiers ministres. Mais ce sentiment pro-russe est devenu monnaie courante au sein de la droite française. Si Alain Juppé, qui a été battu dimanche, était beaucoup plus prudent sur la question, l’ancien Président Nicolas Sarkozy s’opposait lui aussi explicitement aux sanctions, après avoir fait campagne en s’opposant à Vladimir Poutine lors de sa victoire en 2007. Les soutiens à cette ligne du rapprochement réunissent des défenseurs des Chrétiens d’Orient, des militants traditionnels de l’anti-américanisme et certains lobbies économiques opposés aux sanctions.

Ces positions de campagne annoncent une nette rupture avec la politique actuelle. Il ne s’agirait pas simplement d’un changement de posture vis-à-vis de la Russie. Il s’agirait aussi d’une véritable remise en question du consensus au sein de l’UE sur l’attitude à tenir face à la Russie. Et une telle rupture constituerait un coup porté aux efforts de l’Allemagne pour régler la crise en Ukraine, et à l’équilibre trouvé par Berlin entre les pays européens (et les Etats-Unis) qui souhaitent le maintien des sanctions, et ceux favorables à un dialogue avec Moscou. La France a constitué un soutien primordial dans le numéro d’équilibriste d’Angela Merkel. Et c’est ce qui pourrait tout modifier. D’autant plus que le fait que François Fillon se dise aussi prêt à coopérer davantage avec l’Iran en Syrie, aussi afin de rééquilibrer les relations de la France avec les puissances sunnites du Golfe, sera probablement perçu d’un mauvais œil par les Etats-Unis, y compris sous l’administration de Donald Trump.

Il faut noter que, pendant la campagne, François Fillon n’a eu de cesse de répéter qu’il ferait de l’Europe l’une de ses priorités, malgré l’absence de débat sur ce sujet durant la primaire. Mais ses idées eurosceptiques – illustrée par la fierté qu’il tire de son opposition au traité de Maastricht – pourraient être le signe de tensions à venir entre la France et ses partenaires européens.  Souverainiste, François Fillon défend une Europe fondée sur des ententes bilatérales ou coopérations intergouvernementales. Il a aussi, par exemple, clairement laissé entendre qu’il ne se sentait pas lié par les objectifs de réduction de déficits publics et qu’il était partisan d’une réduction des pouvoirs de la Commission européenne.

Une alliance avec les forces russes – sans parler des forces syriennes – pourrait toutefois poser rapidement plusieurs difficultés. Par exemple, les forces russes et celles d’Assad ciblent majoritairement les combattants n’appartenant pas à Daech, comme le démontre le siège d’Alep – une approche qui va à l’encontre des objectifs de la coalition menée par les Etats-Unis, et se détourne des intérêts français qui se concentrent sur la ville de Raqqa. Par ailleurs, les violations directes et répétées du droit humanitaire international constitueraient un problème majeur pour un pays comme la France, traditionnellement un des soutiens clés des principes humanitaires et un Etat partie à la Cour pénale internationale. Toutefois, le problème le plus stratégique qui serait soulevé tiendrait aux conséquences pour l’européanisation de la politique étrangère de la France.

Les détracteurs de la situation actuelle jugent que la France s’est marginalisée sur la scène internationale en ralliant le consensus européen. Mais l’idée que la France pourrait se débrouiller sans ses partenaires européens devrait susciter une très grande prudence. Même si François Fillon (ou Marine Le Pen, d’ailleurs) décidait que la priorité à la lutte contre Daech doit prévaloir sur tout, il devra garder à l’esprit le fait que la France – qui combat aussi le terrorisme sur son territoire national, en Libye ou au Sahel – a dû en appeler en novembre 2015 à la solidarité militaire des Européens, afin d’éviter de se retrouver engagée au-delà de ce que lui permettent ses capacités.

Un renversement de la politique de la France à l’égard de la Russie pourrait briser l’actuel consensus européen, et du même coup la disponibilité de nos partenaires européens à continuer à nous apporter leur soutien. De manière plus générale, le souhait de Fillon de renforcer l’Europe de la défense ne trouvera jamais le soutien européen dont il a besoin sur la base d’une stratégie d’alliance et d’une évaluation de la menace stratégique sur les intérêts européennes comme celle que propose le candidat officiel de la droite et du centre.

Le moment de vérité pourrait venir très vite pour la France. La décision de l’UE sur la prolongation des sanctions à l’égard de la Russie est prévue pour le mois de juin prochain, quelques semaines seulement après l’investiture du nouveau président français. En vertu de la règle de l’unanimité, un seul pays peut mettre fin au consensus. Aucun partenaire européen – malgré les désaccords sur l’opportunité de ces sanctions – n’a pour l’instant osé s’engager dans cette voie. Si la France faisait le premier pas, les conséquences pour l’unité de l’Europe et la sécurité nationale française pourraient se révéler considérables.