La Turquie : partenaire de l’Union européenne ou Etat tampon ?

Une fois de plus la Turquie se retrouve être un atout stratégique indispensable pour l’Occident, sans avoir à assimiler ses valeurs et ses normes.  

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La poussière n’est pas encore retombée sur la semaine tumultueuse qui a vu un avion de chasse russe se faire abattre, l’arrestation d’un des journalistes les plus populaires en Turquie et l’assassinat d’un grand avocat kurde des droits de l’homme, que l’Union européenne (UE) et la Turquie ont tenu un sommet de haut niveau à Bruxelles sur la crise des réfugiés et le renouvellement de la candidature turque à l’UE.

Les dirigeants de l’UE ont rencontrés le Premier ministre turc Ahmet Davutoğlu dimanche afin d’annoncer la signature d’un chèque à Ankara d’une valeur de 3 milliards d’euros, essentiellement destinée à arrêter le flux de réfugiés arrivant en Europe.

Mais pas seulement. Le sommet a été qualifié de « nouveau départ » par le Premier ministre turc, et s’est officiellement engagé à « redynamiser » la candidature turque à l’UE, et à ouvrir un nouveau chapitre de négociations d’adhésion. Le communiqué final a même fait allusion à la possibilité que les Turcs puissent voyager sans visa en Europe dès octobre 2016.

Beaucoup de questions demeurent, et non des moindres, dont celle de l’absence de toute référence aux critères de Copenhague, à la liberté d’expression des médias ou à la détérioration de la situation des droits de l’homme en Turquie.

« L’Etat de droit et la liberté de la presse devraient officiellement être à l’ordre du jour des relations UE-Turquie. Il doit être clair que la coopération exige le respect des droits fondamentaux. Sans cela, les discussions pour une accélération de l’accession échoueront » a déclaré Marietje Schaake, une membre néerlandaise du Parlement européen,  et défenseur de longue date de l’adhésion de la Turquie à l’UE.

D’autres voix se sont élevées en Europe et en Turquie et qui ont critiqué l’accord pour la même raison. Dans le quotidien Hurriyet, le chroniquer Ahmet Hakan a listé sept raisons d’être « en colère » contre l’UE, citant son « habilité à tolérer une situation de fait qui pourrait se décrire de la façon suivante : « Nous ne nous soucions pas de la démocratie et de la liberté de la presse tant que les réfugiés ne viennent pas chez nous ».

En privé, les dirigeants européens déclarent que ce sommet avait en grande partie pour but de traiter la crise des réfugiés, et que le concept de « redynamisation » du processus d’adhésion de la Turquie à l’UE est un produit dérivé de la solution. Pourtant, les propos sur l’accession ont été suffisamment conséquents pour que le Premier ministre turc Davutoğlu annonce « un jour historique » et « un nouveau départ » dans les relations bilatérales.

Dans le cadre de l’accord, l’Europe a accepté d’ouvrir le chapitre 17 des négociations d’adhésion de la Turquie (sur les politiques économiques et monétaires) et d’accélérer les négociations pour les déplacements sans visas. Les dirigeants occidentaux espèrent que le dégel du processus d’adhésion aidera l’Europe à récupérer son effet de levier sur la Turquie, perdu au cours de ces dernières années. Si les négociations progressent entre les parties turques et grecques à Chypre, d’autres chapitres suivront en 2016.

Mais beaucoup d’aspects de l’accord restent vagues et irréalistes.

La déclaration finale parle de « stimuler » le processus d’adhésion, mais la plupart des dirigeants turcs et européens admettent en privé que la relation est plus « transactionnelles » qu’orientée vers l’adhésion. Pour beaucoup de raisons, l’adhésion de la Turquie à l’UE ne sera pas à la table des négociations de sitôt.

Bien que l’idée de déplacements sans visas en Europe ait été saluée par les journaux pro-gouvernementaux turcs comme la réalisation la plus importante du sommet, en réalité elle se conditionne à l’étanchéité des frontières de la Turquie, à la signature d’un accord de rapatriement des migrants illégaux, au renouvellement des passeports et à une douzaine d’autres clauses qui rendent la rendent impossible à mettre en œuvre.

Le seul aspect tangible de l’accord est peut-être la somme de 3 milliards d’euros destinée aux 2,2 millions de réfugiés actuellement présents en Turquie. Initialement, Ankara voulait récupérer cette somme annuellement, mais a finalement accepté l’offre de l’UE de payer sur deux ans. Les dirigeants turcs notent qu’actuellement, seulement 500 millions d’euros sont disponibles à travers les fonds de l’UE, mais le reste sera fourni à travers des contributions des Etats membres). L’aide servira à améliorer les conditions de vie des réfugiés en Turquie et à renforcer les contrôles aux frontières du pays.

La Turquie n’a pas tardé à tenir ses promesses. Moins de 24 heures après la fin du sommet, les garde-côtes turcs ont arrêtés près de 1 300 migrants ainsi que plusieurs contrebandiers présumés dans une vaste opération sur la cote égéenne en face de l’île grecque de Lesbos – l’un des principaux points d’entrée en Europe pour les migrants illégaux. Le Haut-Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (UNHCR) a déclaré que 431 989 réfugiés – venant principalement de Syrie, d’Afghanistan et d’Irak – sont arrivés à Lesbos depuis le début de l’année. D’autres îles grecques proches de la côte turque ont reçu des vagues de migrants similaires mais de moindre importance.

Il est vrai que l’accord rapproche la Turquie de l’Europe – pas nécessairement en tant qu’Etat membre potentiel, mais plutôt comme un « ami particulier » qui peut fournir un rempart contre l’afflux de réfugiés. Cela consiste en un retour au rôle de « nation frontière » que la Turquie a joué durant la guerre froide face à « la menace soviétique ».

Aujourd’hui, la menace a peut-être changé mais une fois de plus la Turquie se retrouve être un atout stratégique indispensable pour l’Occident – et à nouveau sans avoir à assimiler ses valeurs et ses normes.