La prise de Tal Abyad est-elle un tournant décisif pour les Kurdes de Syrie ?

Cale Salih revient sur l'avancée de la milice kurde YPG face à l'EI

ECFR Alumni · Former Visiting Fellow

La prise de la ville stratégique de Tal Abyad à la frontière nord par l'Organisation État islamique (EI) est la victoire la plus récente d'une série d’avancées de la milice kurde dominante en Syrie, les Unités de protection du peuple (YPG) et sa branche politique, le Parti de l’union démocratique (PYD) dans la partie nord du pays depuis 2011.

En octobre dernier, leurs combattants ont attiré l'attention du monde entier quand ils ont poussé l’EI hors de Kobani, une autre ville frontalière plus à l'est. A présent, l’YPG, en collaboration avec certains rebelles alignés sur l'Armée syrienne libre et soutenu par les frappes aériennes de la coalition menée par les Etats-Unis, a pris le contrôle de Tal Abyad, à la population ethniquement mixte, qui était détenue par l’EI depuis l'année dernière.

La victoire de l'YPG à Kobani était symboliquement importante mais Tal Abyad a une valeur beaucoup plus stratégique.

Contrôler à long terme Tal Abyad favoriserait l'objectif du YPG de relier les zones non contiguës des territoires qu'il détient dans le nord de la Syrie. Ces territoires sont organisés en trois « cantons » : Afrin (au nord-ouest d'Alep), Kobani (à l’ouest de Tal Abyad) et al-Jazira (au nord-est de la province d’Hasakeh).

Si l’YPG est capable de garder Tal Abyad et de l'utiliser pour relier Kobani à al-Jazira, cela augmentera sa valeur stratégique pour la coalition anti-EI menée par les Etats-Unis et consolidera ses structures d'auto-gouvernance dans le nord-est de la Syrie majoritairement Kurde.

Le facteur turc

Tal Abyad est importante pour la coalition anti-EI parce que la ville a longtemps servi comme une route d'approvisionnement clé pour l’EI et comme un lieu de transit pour les combattants étrangers cherchant à rejoindre l’EI à Raqqa, la de facto capitale du groupe.

Il y a peu de forces organisées, entraînées et volontaires en Syrie sur lesquelles la coalition anti-EI peut compter comme un partenaire sur le terrain dans sa campagne en Syrie.

En outre, la Turquie a été réticente à coopérer pleinement avec la coalition et au lieu de cela a toléré une frontière poreuse avec la Syrie qui a, selon les termes d'un responsable américain, créé un « environnement permissif » pour les djihadistes.

Alors que Tal Abyad a été sous le ferme contrôle de l’EI, la Turquie a par exemple continué à permettre à certains biens d’être importés depuis la ville frontalière turque d’Akcakale, y compris des sacs d'engrais contenant du nitrate d'ammonium utilisé par l’EI pour fabriquer des explosifs.

L’indécision de la Turquie découle en partie du fait qu’elle avait comme priorité de renverser le président syrien Bachar al-Assad en combattant l’EI et en partie du fait qu’elle craint l’YPG. Elle considère ce dernier comme équivalent au Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) qu’elle traite comme une organisation « terroriste ».

Le PKK – également étiqueté comme « terroriste » par les gouvernements occidentaux – mène une insurrection depuis trente ans pour l’autonomie dans l'est de la Turquie, un allié clé de l'Occident. Ces troubles ont fait plus de 40 000 de morts, essentiellement des Kurdes.

Dans ce contexte, l’YPG a la stature d’un partenaire volontariste et efficace de la coalition sur le terrain contre l’EI en Syrie.

Ce groupe partage l'idéologie laïque enracinée à gauche du PKK ce qui est en opposition frontale avec les différentes nuances de l'identité islamiste adoptées par la plupart des autres grands groupes de l'opposition syrienne.

L’YPG et ses alliés ont réussi à pousser l’EI hors de Kobani en janvier. Les combattants de l’YPG, dont beaucoup ont été bien entraînés par le PKK, ont prouvé leur capacité à faire face à l’EI non seulement en Syrie mais aussi dans certaines parties du nord-ouest de l'Irak.

Brig Gen Thomas Weidley, le chef d'état-major de la coalition anti-EI a spécialement fait l'éloge du YPG lundi en disant: « Depuis l'automne 2014, les forces kurdes en Irak et en Syrie, aidées par la coalition, ont uniquement pris des territoires à Daech (un terme péjoratif pour désigner l’EI) et n’en ont jamais céder aucun ».

Pourtant, malgré cette fervente louange au lendemain de la victoire, les pays de la coalition continuent par moments de traiter le PYD/YPG comme un paria. Les pays de la coalition n’ont, à quelques exceptions près, pas ouvertement armer le YPG, en partie parce qu'il est affilié avec le PKK.

Bien que la coalition menée par les Etats-Unis coordonne des frappes aériennes en Syrie avec l’YPG, Washington a refusé de donner au leader civil du PYD, Salih Muslim, un visa pour les Etats-Unis. Cette politique incohérente limite la capacité du PYD/YPG à diversifier ses soutiens internationaux et les maintient en effet dans une dépendance vis-à-vis de pactes passés avec l'Iran et le régime d'Assad.

Qui pro quo

L’ascension rapide du PYD/YPG dans les parties à majorité kurde du nord de la Syrie à partir de 2011 a été en partie due à un accord avec le régime syrien qui tolérait le contrôle du PYD dans certaines zones kurdes en échange d’une répression menée par le PYD des manifestations anti-gouvernementales kurdes.

Un pacte de non-agression avec le régime – basé sur un certain  pragmatisme plus qu’une sympathie mutuelle – reste pour la majeure partie en vigueur aujourd'hui et a permis à l’YPG de concentrer ses efforts sur la lutte contre les groupes djihadistes. Cependant cette alliance a coûté à l’YPG sa crédibilité aux yeux des autres groupes syriens d'opposition, des Kurdes opposés au régime et des pays de la coalition qui veulent voir Assad tomber.

Pour l'instant, l’YPG ne bénéficie de frappes aériennes et de renseignements que quand et où les objectifs de la coalition et les siens se recoupent. Cependant son rôle dans le refoulement de l’EI hors de Tal Abyad et sa collaboration avec certains rebelles de l’Armée syrienne libre dans ce combat pourrait encourager les pays de la coalition à collaborer de manière plus directe avec ce groupe.

Si cette transition était bien gérée, cela pourrait avoir pour effet de réduire sa dépendance à l'égard d’institutions contrôlées par le régime syrien.

En fin de compte, la clé pour normaliser les relations de la coalition avec le YPG serait de faire des progrès dans le processus de paix entre la Turquie et le PKK qui permettrait à la Turquie – et donc à ses alliés occidentaux – de collaborer avec le PYD/YPG avec une plus grande flexibilité.