La balkanisation de l’Irak, apparue dès la fin 2003, peut-elle encore être évitée ?

La balkanisation de l'Irak est-elle encore réversible, et comment? 

L’horizon d’une réconciliation nationale  est amplement compromis

Si certains paraissent s’émouvoir du démembrement de l’Irak, auquel le monde assiste depuis l’offensive lancée par les combattants de l’État islamique en Irak et au Levant (EIIL ou Da‘ch en arabe) début juin, il ne faudrait pas perdre de vue que cette fragmentation qui se déroule sous nos yeux n’est pas nouvelle. Le thème de la balkanisation de l’Irak est ainsi apparu dès la fin 2003, ironiquement dans le débat américain alors que Washington tentait désespérément de contenir les effets inattendus et brutaux de son invasion. Dans une tribune publiée alors par le New York Times et intitulée « La solution des trois États », l’éditorialiste et président du Conseil des relations étrangères, Leslie Gelb, avait suggéré l’idée d’une partition du territoire irakien comme remède au bourbier. Quatre ans plus tard, en septembre 2007, l’actuel vice-président des États-Unis, Joseph Biden, introduisait la notion d’une partition douce de l’Irak selon trois enclaves – kurde, chiite et sunnite – dotées de prérogatives propres, avec Bagdad pour capitale.

Rejetée à l’époque par de nombreux Irakiens comme le produit d’une division impérialiste de leur pays par les Américains, cette partition a depuis pris le pas, consacrée par la poussée de réflexes tantôt autonomistes, tantôt sécessionnistes aux marges de l’Irak, dont le projet unilatéral de grand califat sunnite arboré par l’EIIL procède. Ces dernières années, les Kurdes ont renforcé leur autonomie au nord, au point de former un gouvernement régional indépendant, tandis que le grand Sud chiite, historiquement marqué par un fort régionalisme, contemple à son tour l’autodétermination face à la recentralisation autoritaire de Bagdad. Quant aux sunnites, qui s’étaient faits les défenseurs du nationalisme irakien et arabe face à cette balkanisation, ils se trouvent en marge du processus politique et des institutions depuis 2003 et évoquent aujourd’hui l’idée d’une séparation. Leur radicalisation face à la politique pro-chiites et répressive de Nouri Al-Maliki a facilité l’avancée éclair des djihadistes, dont la prétention est justement de leur offrir une solution confessionnelle étendue de l’Irak à la Syrie et au-delà.

Plutôt que de s’interroger sur l’évitement de la balkanisation de l’Irak, à l’œuvre depuis la dernière guerre, la question serait donc : cette balkanisation est-elle encore réversible et comment ? L’horizon d’une réconciliation nationale, dont Al Maliki avait fait son fer de lance en 2006, est amplement compromis dans l’immédiat du fait de l’ampleur des divisions qui rongent l’Irak et de l’ombre encore pesante du régime baasiste, qui, sous couvert de nationalisme, a tyrannisé ses « fragments », chiites et kurdes au premier plan. Le fédéralisme, inscrit dans la Constitution de 2005 et qui devait aider à la création d’une jeune démocratie irakienne reposant sur une répartition équitable du pouvoir, est devenu un motif de déchirements et d’éloignement violent, plutôt qu’un quelconque mécanisme de paix sociale. De ce point de vue, les hydrocarbures détenus par l’Irak, parmi les plus abondants au monde, exacerbent les luttes sur le terrain, opposant tantôt Bagdad à Erbil, tantôt les Arabes aux Kurdes, tantôt les djihadistes entre eux. À cette impasse interne s’ajoutent des querelles régionales entre États se livrant une guerre par procuration dans tout le Moyen-Orient, l’Iran et l’Arabie saoudite notamment, et s’accommodant finalement bien, pour l’heure, d’un Irak balkanisé et stratégiquement faible

Cet article a initialement été publié dans l'Humanité.