Kim Jong-un – Donald Trump : le dessous des cartes d’une partie de poker menteur

Les deux gouvernements ont chacun un intérêt stratégique et personnel à un accord. Ils ne peuvent plus interrompre la partie.

ECFR Alumni · Director, Asia and China Programme
Senior Policy Fellow
(stephan)/Flickr CC BY

Devant l'effarement des analystes américains – et chinois – à l'annonce de la rencontre Kim Jong un-Trump, on comprend qu'une partie de poker sans précédent s'est engagée. Le secrétaire d'État Rex Tillerson souligne qu'il faudra «plusieurs semaines» pour organiser la rencontre. Mais il concède qu'un changement «dramatique» est bien intervenu dans la position nord-coréenne. On peut exclure qu'ait eu lieu une savante coordination des États-Unis avec Séoul lors de l'ouverture intercoréenne des Jeux. Contre l'avis du Pentagone et de ses experts, dont deux d'entre eux ont jeté l'éponge, Trump a maintenu la menace d'une frappe destructrice sur le Nord, tout en durcissant les sanctions et en admonestant la Chine.

Le président Moon Jae-in, une «colombe» sud-coréenne (en opposition aux «faucons bellicistes), était marginalisé par la fermeté de Trump et par le mépris de Kim Jong-un, qui n'avait accepté aucun contact depuis son élection. Il a le mérite de servir de petit télégraphiste dans la partie qui s'ouvre. La Chine mise sur la défensive sur le sujet des sanctions, et ouvertement snobée par Pyongyang, est pour l'instant spectatrice. Elle avait toujours promu l'idée d'un dialogue direct entre États-Unis et Corée du Nord, confiante qu'elle resterait l'arbitre de la situation.

C'est fini. Deux personnalités aussi fortes qu'atypiques mènent le jeu. Car c'est bien un jeu, à plusieurs niveaux. D'abord de la part de Donald Trump, selon son «art of the deal» : il a rendu la menace d'une frappe dévastatrice plus crédible qu'aucun de ses prédécesseurs ne l'avait fait (mais comme Kennedy face à Cuba en 1962), tout en ayant dès mai 2017 annoncé qu'il était prêt à rencontrer Kim. Seul Bill Clinton l'avait un temps envisagé en fin de mandat, mais sa secrétaire d'État s'était fait humilier à Pyongyang. Ensuite de la part de Kim Jong-un: après avoir déclaré atteinte la nucléarisation, il abat la carte d'une dénucléarisation complète et même de l'abandon des missiles.

Bien sûr, le scepticisme est de mise. Les États-Unis reprochent à la Corée du Nord de leur avoir vendu plusieurs fois le même cheval. Comme au poker menteur, Kim Jong-un doit promettre davantage cette fois-ci pour retenir l'attention. En l'absence, semble-t-il, d'une missive directe, c'est une offre formulée devant les seuls Sud-Coréens.

Mais ce tournant à 180 degrés illustre une conséquence de l'équilibre de la terreur: il peut inciter aux pourparlers et même au désarmement. Deux logiques se sont affrontées: celle d'un régime qui ne voit de garantie que dans la force,à l'intérieur comme à l'extérieur. Ce régime est devenu une menace crédible non seulement pour son voisin du Sud, mais aussi pour les États-Unis. «Mourir pour Pyongyang» est pour l'Amérique la moins attractive des propositions.

En sens inverse, une menace existentielle de la part de la Corée du Nord est inacceptable pour l'opinion publique américaine, et pour une partie de la communauté stratégique. La résultante des deux logiques, c'était une collision inévitable.

Des deux joueurs, c'est bien la Corée du Nord qui a cillé en premier. Qu'on considère ou non Donald Trump comme un fou dangereux – c'est la vox populi – il est pris au sérieux par Kim Jong-un. Kim a proposé la suspension des essais nucléaires et des tests balistiques sans que l'Amérique ne renonce à ses manœuvres militaires. Ce n'est pas le «double gel» que prônait la Chine (et la Russie).

Kim Jong-un fait aussi de grands gains immédiats. Il égalise les relations avec l'Amérique, ce qui est l'objectif même du programme nucléaire de son régime. Il échappe au nœud coulant chinois – depuis trois ans, Pékin est contraint d'aller toujours un peu plus loin dans les sanctions. La Chine n'offre plus assez de protection à Pyongyang pour peser dans les décisions nord-coréennes.

Le résultat est à l'opposé d'une détente ou d'une désescalade. Au contraire, les enjeux montent de part et d'autre. Donald Trump risque le discrédit si l'ouverture nord-coréenne s'avère être un leurre. L'enjeu immédiat sera la vérification sur place. Or un désarmement accompagné de destruction d'ogives et de missiles est à tout prendre bien plus vérifiable qu'un gel nébuleux. L'Amérique n'attendra pas huit ans, comme après l'accord nucléaire de 1994, pour savoir ce qu'il en a été.

Pour Kim Jong-un, aller au-delà d'une pause vers un gel ou un désarmement nucléaire et balistique, c'est renoncer à l'atout unique de son régime depuis 1991. La confiance ne fait pas partie de l'univers mental de Pyongyang. Il lui faut obtenir des concessions diplomatiques et matérielles énormes, alors même que le soutien chinois sera mitigé: la Chine redoutait la guerre, mais ne tire aucun avantage d'une paix finale dans la péninsule.

Pour ces deux joueurs, Corée du Sud, Japon et même Chine deviennent secondaires. Ils ont chacun un intérêt stratégique et personnel à un accord. Ils ne peuvent plus interrompre la partie.

Cet article a d'abord été publié dans Le Figaro le 9 mars.