Guerre ou paix : le rôle des think tanks

Les conclusions du Shangri-La-Dialogue soulèvent des questions sur le rôle des think thanks dans la diplomatie

ECFR Alumni · Director, Asia and China Programme
Senior Policy Fellow

Un think tank pourrait-il déclencher une guerre ? La diplomatie publique est-elle réellement un facteur de paix? Les conclusions du « Shangri-La-Dialogue », le Sommet sur la sécurité en Asie organisé à Singapour du 30 mai au 1er juin par l’Institut international pour les études stratégiques (IISS, Londres), soulèvent ces deux questions. Le Premier ministre japonais Shinzo Abe, le Secrétaire à la Défense américain Chuck Hagel, ainsi que des représentants officiels chinois ont publiquement échangé les jugements les plus durs prononcés par les principales puissances de l’Asie-Pacifique depuis un quart de siècle.  

Lors de cet évènement, une audience subjuguée de 450 personnes  – dont une vingtaine de ministres de la Défense en exercice  – ont assisté à une série de tirades, frappantes non seulement par leur acrimonie, mais aussi parce qu’elles étaient si générales qu’elles semblaient laisser entendre un conflit sans remède. Les participants se sont aussi livrés au jeu consistant à voir si d’autres officiels, et tout particulièrement ceux des pays de l’Association des nations de l’Asie du sud-est  (ASEAN), se prononceraient en faveur de ce qui a semblé être pour certains un appel à une coalition, ou si  ils émettraient des réserves, que ce soit en public ou en privé.

D’une certaine manière, ce rendez-vous habilement nommé Shangri-La Dialogue – un nom sorti du registre imaginaire des Occidentaux – est devenu le Walhalla des colloques de sécurité. Il offre une combinaison unique de débats publics et de rencontres privées avec et entre les acteurs de la défense en Asie-Pacifique, ainsi que pour les parties concernées en Europe. Afin de vous donner une idée de l’ambition derrière ce forum, imaginez le sommet de l’OTAN et le forum de Munich sur les politiques de défense réunis en un seul événement. Le « Shangri-La » est même précédé de ses propres « rencontres entre sherpas », comparables à celles d’un sommet du G8.

Le gouvernement singapourien est le principal soutien de la rencontre. Selon lui, l’évènement n’est pas seulement un lieu de rencontres pour les experts de la défense, mais il joue aussi un rôle important en tant qu’espace  d’intermédiation. Etrangement, les responsables asiatiques de la défense ne se rencontraient jamais avant la création de cet évènement : le Shangri-La Dialogue a révolutionné l’ASEAN , la poussant à créer sa propre rencontre officielle des ministres de la Défense, et y impliquant les principaux partenaires extrarégionaux.

Toutefois, le Shangri-La Dialogue est sur le point de devenir victime de son propre succès. Une assemblée générale d’Etats ne peut fonctionner que si un certain nombre de règles définies sont respectées, surtout en période de de conflits. Or depuis 2002, les Etats-Unis sont en position de leader à la tête de cette rencontre – le Secrétaire à la Défense ou son représentant est le premier à s’exprimer lors du discours d’ouverture. Si cette disposition reflète l’ancienne architecture de la sécurité dans la Région Asie-Pacifique, elle n’a toutefois aucun fondement officiel. La Chine a toujours critiqué ce format, et revendique par ailleurs un statut similaire à celui des Etats-Unis en tant que l’une des deux « grandes puissances » de la région Pacifique. Sa capacité à atteindre ce statut est certes freinée par le fait que la Chine ne dispose d’aucun représentant officiel équivalent aux  autres ministres de la Défense présents au dialogue. En Chine, le ministre de la Défense, civil, est surtout un rouage entre le Parti et l’Armée elle-même. Le chef d’état-major de l’Armée Populaire de Libération (APL) est lui-même soumis à la direction du Parti Communiste Chinois, et sa participation n’est envisagée qu’avec réticence.

Le problème a empiré cette année avec le choix de M. Shinzo Abe comme orateur lors du dîner d’ouverture précédent le dialogue. M. Abe est la nouvelle cible de la Chine, qui dénie assidument tout statut de grande puissance au Japon. En mai, le président Xi Jinping a lui-même soutenu la tenue d’une autre rencontre de sécurité, aux contours relativement flous, à Shanghai : la Conférence pour l’interaction et les mesures de Confiance en Asie (CICA). Y ont participé le Président russe Vladimir Poutine et le Secrétaire-Général des Nations Unies Ban Ki-Moon.

Il faut se rendre à l’évidence : La Chine est en position de dire non. Elle peut refuser ce qu’elle désapprouve. Elle fixe elle-même son propre ordre du jour, elle suit son propre programme et exerce son droit de garder le silence. Dans son discours à l’attention de ses homologues, le chef d’état-major adjoint de l’APL Wang Guanzhong a souligné que les déclarations américaines et japonaises étaient « des mots, non des actes ». Et en effet, la version chinoise de la stratégie de « parler doucement tout en brandissant un grand bâton» revient à créer des faits irréversibles sur le terrain, à travers la Mer de Chine Orientale et Méridionale.

Le pire restait à venir. Des discours fermes – en parallèle de l’humiliation publique infligée à la Chine à cause d’une certaine inefficacité des autres réponses de ses représentants – ont ensuite conduit à des  propos plus provocateurs.  Le général chinois Zhu Chenghu a publiquement exprimé des doutes au sujet de la capacité américaine de déploiement militaire, parlant même d’une «dysfonction érectile». La référence faite par le Premier Ministre Shinzo Abe au droit international – invoqué à sept reprises – est peut-être une conviction pour la diplomatie japonaise. Mais au sein d’une région où très peu d’Etats sont disposés à faire usage des instruments légaux dans la résolution des différends territoriaux, quelle est sa portée pratique?

La tension est encore montée d’un cran du fait du caractère public de tous ces évènements et leur relais dans les médias. Le risque principal est bien de voir les protagonistes devenir  prisonniers de leurs propres déclarations, d’autant qu’elles s’adressent aussi aux publics et électeurs nationaux. Le franc-parler est certes nécessaire. Mais l’objectif principal reste de coopérer avec la Chine et de persuader ses dirigeants de modifier leurs positions avant qu’il ne soit trop tard. Afin d’atteindre cet objectif, deux conditions doivent être préalablement remplies : la Chine doit avoir un statut équivalent au moins lorsque elle est concernée par les discussions, et ce qui lui est demandé doit aussi être requis des autres parties.  

Après avoir atteint son apogée en devenant un forum d’expression des tensions grandissantes dans la région d’Asie-Pacifique, le Shangri-La Dialogue pourrait péricliter l’année prochaine si la Chine décide de l’abandonner. Ses promoteurs doivent sans doute trouver une nouvelle formule, reconnaissant le rôle central de  la Chine dans la sécurité régionale. Ils doivent inciter les autres acteurs asiatiques à promouvoir des accords ou compromis entre eux avant de formuler les mêmes requêtes vis-à-vis de la Chine.