Elections parlementaires en Pologne : l’explication finale

Le 25 octobre, des élections parlementaires ont eu lieu qui pourraient marquer un tournant majeur dans la politique polonaise

Piotr Buras et Bartosz Duda
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Malgré les prévisions météorologiques d’automne, ce dimanche sera pour la Pologne l’une des journées politiques les plus chaudes de ces dernières années. Le 25 octobre, des élections parlementaires ont eu lieu qui pourraient marquer un tournant majeur dans la politique polonaise. Voici ce qu’il faut examiner et à ce quoi s’attendre lors de cette élection.

 

Qu’il y a-t-il en jeu ?

Paradoxalement, la question principale n’est pas qui va gagner. La réponse est déjà assez évidente. Le parti conservateur national Droit et justice de Jarosław Kaczyński, dans l’opposition au cours des huit dernières années, a invariablement mené dans les sondages et devrait facilement atteindre la pluralité substantielle de votes. Avec un gagnant presque certain, une seule question demeure : le parti Droit et justice sera-t-il en mesure de former un gouvernement tout seul ? A ce stade, cela semble être un scénario peu probable mais qui ne peut pas, cependant, être exclu. Mais même si le parti gagne, la question subsiste quant à sa capacité à construire une coalition. C’est là que les cinq petits partis, de la gauche à la droite, entrent en jeu. En fin de compte, que la victoire de Droit et justice soit réelle ou à la Pyrrhus dépend de combien et de quels partis entreront au Parlement. La participation sera clé. Le taux de participation des dernières élections présidentielles, traditionnellement les plus populaires en Pologne, n’était pas impressionnant, avec 49 pour cent au premier tour et 55 pour cent au second. Un taux relativement élevé prouverait la maturité de la société polonaise et deviendrait une véritable mesure de victoire concrète.

 

Pourquoi les Polonais sont-ils en colère ?

Le fait que les Polonais soient en colère et déçus est apparu très clairement au mois de mai dernier lorsque, à l’improviste, le politique inconnu de Droit et justice, Andrzej Duda, a été élu Président de la Pologne, et que la rock-star et populiste contestataire Paweł Kukiz a gagné près de 20 pour cent des votes au premier tour. Pourtant, après la décennie la plus réussie de l’histoire moderne de la Pologne, une telle colère pourrait être considérée comme pour le moins surprenante. Mais il existe trois motivations clés qui sous-tendent ce mécontentement. Premièrement, le succès économique sensationnel et la vision de la Pologne comme « île verte » au milieu des sombres méandres de la crise économique ont suscité des aspirations dans la société qui sont souvent insatisfaites. Les niveaux de vie en Europe de l’Ouest moderne sont, pour la plupart des Polonais, des points de référence, plutôt que ceux du passé communiste. En même temps, la qualité des services sociaux (les services de santé et les retraites par exemple) est très faible. Beaucoup de jeunes gens ne croient pas en un futur meilleur. Ils ont de faibles revenus, et ne sont donc pas en mesure de se payer un logement seuls ou de fonder une famille.

Deuxièmement, il ne faut pas oublier la propagande impitoyable de la Pologne comme étant un « pays ruiné », avancée pendant des années par Droit et justice, et qui a ébranlé la confiance de l’Etat et alimenté les sentiments populistes. Troisièmement, l’arrogance de l’élite dirigeante de la Pologne à l’égard des préoccupations du peuple pourrait se révéler être le clou dans leur cercueil. Cela était certainement le cas pour le Président Komorowski qui, en mai, a conseillé à de jeunes gens inquiets de tout simplement changer de travail et d’obtenir un prêt.

 

De quoi devrions-nous nous préoccuper ?

Les gens sont avides de changements, mais un gouvernement de parti unique avec Droit et justice serait sans doute un changement trop conséquent pour la plupart des Polonais. Les engagements de Droit et justice dans le domaine de la politique sociale et économique, y compris le retrait d’une augmentation de l’âge de la retraite, couterait 50 milliard de zlotys, selon les experts, avec seulement une vague idée d’où proviendrait cet argent. Si la Pologne venait à tomber sous le coup des procédures de déficit de l’Union européenne (UE), ce serait un coup majeur à sa crédibilité internationale. En outre, le président de Droit et justice, Jarosław Kaczyński, a fait la promesse il y a quelques années qu’il y aurait un jour « Budapest à Varsovie ». Bien qu’il ait pris ses distances avec Victor Orban depuis, en raison de leurs approches différentes au sujet de la Russie, le « à l’Hongroise » semble rester attrayant pour une partie des dirigeants, avec des positions similaires sur la crise des réfugiés, pour ne citer qu’un exemple.

 

Que pouvons-nous espérer ?

Beaucoup diront que la fin du duopole de Droit et justice et de la Plate-forme civique serait une raison de sourire un dimanche soir. Leur rivalité a dominé le paysage politique polonais au cours des dix dernières années, et la très faible confiance envers la classe politique a beaucoup à faire avec leurs batailles idéologiques constantes. La montée de partis néo-libéraux (Les Modernes) ainsi que gauchistes (Ensemble) pourrait être le signe avant-coureur de changement, avec des débats sur les taxes, les services sociaux et le rôle de l’Etat, tout en remplaçant progressivement les doléances mesquines et les affrontements philosophiques qui ont dominés la politique polonaise. A condition que les nouveaux arrivants entrent au Sejm, il existe une chance pour une reconstruction du paysage politique et une opportunité d’élever le niveau du débat public.

 

Qu’est-ce qui va vous surprendre ?

La féminisation de la politique polonaise traditionnellement patriarcale. Les dirigeants des trois partis politiques les plus importants sont des femmes, et toutes sont des candidates officielles pour le bureau de Premier ministre. Ewa Kopacz, actuelle chef du gouvernement et de la Plate-forme civique au pouvoir, succède à Donald Tusk. Avant cela, elle était la ministre de la santé et porte-parole du Parlement. Beata Szydło, la candidate de Droit et justice, en est son chef adjoint et trésorière. Son succès à la tête de la campagne présidentielle extraordinaire de Duda a été récompensé par Kaczyński par la position de Spitzenkadidat (tête de liste). Tout comme Duda, elle est l’image plus douce (bien que rarement souriante) de Droit et justice, dans le but d’attirer les électeurs centristes. Mais même la gauche a finalement réussi à reléguer les dirigeants vétérans et ex-communistes tels que Laszek Miller au fond du rang, et à mettre la jeune, belle et charismatique Barbara Nowacka en haut de leur liste. Il restera incertain, cependant, que cette manœuvre sera suffisante pour empêcher la gauche de tomber dans l’insignifiance.

 

A quoi l’Europe devrait-elle s’attendre ?

En ce qui concerne la Russie et l’Ukraine, les domaines de la politique énergétique, climatique et l’assurance de l’importance de l’OTAN et des Etats-Unis, les intérêts polonais ne changeront pas avec un gouvernement de Droit et justice. Malgré la polarisation des partis politiques, il existe toujours un large consensus sur les intérêts étrangers et de sécurité fondamentaux de la Pologne, mais moins sur la façon de les poursuivre. Le gouvernement Tusk-Kopacz de la Plate-forme civique a toujours soutenu qu’un partenariat solide avec Berlin et Paris (« être dans le courant dominant de la politique de l’UE ») est la meilleure stratégie – sinon, la Pologne risque de devenir insignifiante. Droit et justice préférerait former un contrepoids aux grandes puissances, qui puisse contenir les Etats d’Europe centrale et des Balkans. Dans ce cas, Angela Merkel pourrait être moins amusée par la perspective d’un changement de position de la part de Varsovie, sur, par exemple, la crise des réfugiés. Mais même un gouvernement Szydło-Kaczyński devra reconnaître qu’une coalition Visegrad intégrant la Hongrie de M. Orban pourrait ne pas être à la hauteur des aspirations de la Pologne de mener une politique de fermeté envers la Russie.