Dépasser l’état de panique: la semaine dernière a-t-elle marqué un tournant dans la crise migratoire en Europe ?

A l’occasion du lancement de leur « plan en dix points sur l’immigration » la semaine dernière, les ministres allemands des Affaires étrangères et de l’Economie, Steinmeier et Gabriel, ont avancé que, lors d’une crise, il arrive un moment où il faut accepter l’idée que les règles préétablies peuvent ne pas être adaptée à la situation à laquelle les dirigeants politiques doivent répondre. 

Director, European Power programme
Also available in

Alors que les Européens retournent au travail cette semaine, partageant leurs activités de cet été avec leurs collègues, ils seront peu nombreux ceux qui n’auront pas été touchés d’une manière ou d’une autre par la crise migratoire. Qu’ils n’aient fait que lire les journaux ou aient été marqués par ces photos de migrants entassés sur des bateaux, ou par les discours négatifs des hommes politiques ne sachant pas quoi répondre à la crise ; qu’ils aient vu de près le chaos, la panique et le soulagement qui coexistent dans les centres d’accueil, dans les villes et les îles du nord de la mer Méditerranée ou qu’ils soient passés près de la « jungle » de Calais et vu le désespoir de ces migrants près à tout pour prendre un train en direction du Royaume-Uni ; tous resteront marqués à vie par les images qu’ils ont vu.

Et il devrait en être ainsi. Il semblerait que nous découvrions aujourd’hui un hideux visage de l’Europe. Alors que le nombre de morts ne cesse d’augmenter en Méditerranée, la Hongrie construit un nouveau mur pour protéger une frontière externe de l’Union européenne (UE), la Slovaquie a sous-entendu qu’elle n’accepterait que des réfugiés chrétiens et la Macédoine voisine a fait appel à son armée pour empêcher le passage des migrants. Toutefois, le large éventail des facteurs ayant généré la crise – allant des horribles conflits en Syrie et en Libye, en passant par des décennies de persécutions politiques en Erythrée et dans d’autres pays, à l’absence d’opportunités économiques et de sécurité qui pousse tant de personnes  à partir en Europe pour avoir la chance de pouvoir subvenir à leurs besoins – ne se sont pas améliorés, bien au contraire. Même si les solutions à ces problèmes de long terme ne seront jamais complètement, ou même principalement, des problèmes européens, trop peu d’efforts politiques ont été consacrés, sur la scène internationale, à la compréhension des origines de la pression migratoire à laquelle l’Europe doit aujourd’hui faire face. Trop de temps a également été perdu à cause  de la panique des dirigeants européens face à l’inquiétude croissante de leurs citoyens vis-à-vis des conséquences locales de ces migrations sur les opportunités d’emploi et les services nationaux. Il en va de même concernant les négociations sur l’objectif évasif de « partage du fardeau » entre les Etats européens.

Le renouvellement, depuis le mois de mai, des opérations de recherche et de sauvetage en mer Méditerranée, soutenu par un certain nombre de gouvernement européens, n’a pas réglé le problème – même si elles sont les bienvenues. D’autres voies migratoires ont tout simplement vu leur trafic augmenter – les migrants ont entrepris des voyages extraordinaires par voie terrestre afin de tenter de rejoindre l’Europe en passant par d’autres points d’entrée au sud et à l’est du continent. Dans le même temps, comme nous l’avons vu la semaine dernière avec la mort  accablante de plus de cinquante personnes  à l’arrière d’un camion découvert en Autriche, les trafiquants ont continué à profiter du désespoir des migrants de parvenir à rejoindre l’Europe, peu importe le coût, peu importe les risques.

Ces histoires déchirantes montrent la souffrance humaine engendrée lorsque la convention de Dublin est collectivement appliquée à la lettre sans que les dirigeants européens ne comprennent la responsabilité collective qui devrait, normalement, l’accompagner. Alors que les Etats membres de l’UE continuent de se renvoyer la responsabilité, la crise ne s’arrête pas. Cette situation a été reconnue par le gouvernement allemand, qui, dans une décision prise le 21 août, a décidé de suspendre, dans le cas des demandeurs d’asile syriens, l’une des exigences de la convention de Dublin qui veut que les migrants soient renvoyés dans l’Etat membre par lequel ils sont arrivés dans l’Union européenne. Cette approche de bon sens a été accueillie par un flot de lettres de remerciement adressées à madame Merkel par des particuliers syriens, mais aussi par une vague de questions à travers l’Europe sur les implications d’une telle décision pour l’espace Schengen. L’Autriche a, quant à elle, annoncé ce weekend qu’elle recommencerait à procéder à des contrôles aux frontières pour une durée indéterminée ; décision qui semble également avoir été prise par le Danemark. Si les Etats européens ne peuvent pas se fier à leurs partenaires au sein de l’espace Schengen pour mettre en place les règles décidées peu importe la situation, est-ce que la libre circulation au sein de l’Union devient impossible ?

A l’occasion du lancement de leur « plan en dix points sur l’immigration » la semaine dernière, les ministres allemands des Affaires étrangères et de l’Economie, Steinmeier et Gabriel, ont avancé que, lors d’une crise, il arrive un moment où il faut accepter l’idée que les règles préétablies peuvent ne pas être adaptée à la situation à laquelle les dirigeants politiques doivent répondre. Dans ce plan, ils demandent la prise en compte de plusieurs concepts sensibles, comme la solidarité entre les Etats, l’humanité face aux migrants, une redistribution équitable et le soutien aux Etats européens les plus touchés par la crise, pour pouvoir faire face à cette vague migratoire. Cette demande part d’un bon sentiment mais ce ne sont, pour l’instant, que des belles paroles. Toutefois, on peut espérer que cela marque un tournant dans la réponse européenne ; tournant qui permettrait d’aller au-delà de la panique suscitée par la crise et d’endosser le rôle de voisins compatissants vis-à-vis de ceux dont les vies ont été bouleversées par la guerre et les crises. Des voisins qui, il faut se le rappeler, ont, à une époque pas si lointaine, bénéficié d’une telle compassion.

S’il est géré au niveau du continent européen – en accueillant les réfugiés au sein des communautés européennes étant le plus facilement à même d’encaisser une forte croissance de leur population active, les réfugiés faisant souvent partie de cette classe d’âge – le défi que représente l’afflux de migrants ne devrait pas représenter une crise pour l’Europe. Comme l’expliquait notre court briefing sur la crise humanitaire en Méditerranéepublié au mois d’avril 2015, le nombre de réfugiés syriens accueillis dans les pays européens proportionnellement à la population de ceux-ci fait pâle figure lorsqu’on le compare aux statistiques du Liban, de la Jordanie et de la Turquie. Néanmoins, alors que nous utilisons si facilement le mot « crise » pour décrire la situation générale à laquelle nous devons faire face, nous ne devrions pas oublier que chacune des histoires de ces individus prêts à tout risquer pour atteindre l’Europe sont des histoires marquées par une forme de crise. Pour quelle autre raison accepteraient-ils de prendre autant de risques ?

Un autre signe réconfortant a été de voir, la semaine dernière, l’accueil chaleureux réservé aux réfugiés syriens par les Serbes, qui, eux-mêmes, se souviennent du besoin qu’ont ces peuples, cherchant à échapper à l’horreur et essayant de reconstruire leurs vies, de voir que la bonté humaine existe toujours. Au final, cette crise nous force à nous interroger sur l’Europe que nous voulons représenter. Comme le souligne le préambule du nouveau plan en 10 points présenté par l’Allemagne : « une chose est claire, la réponse apportée jusqu’ici à la crise ne répond pas aux normes que l’Europe doit se fixer … nous devons donc chercher à mettre en place un asile européen accompagné d’une politique migratoire et de réfugiés fondée sur le principe de solidarité et sur les valeurs d’humanité que nous partageons ». Comme dans de nombreux domaines de politique européenne, nous avons pu voir la réticence de l’Allemagne à prendre la tête de l’Union à mesure que le défi migratoire s’amplifiait. Alors que cet été marqué par les crises touche à sa fin, nous pouvons peut-être espérer, maintenant que l’Allemagne a mis en place un plan pour répondre à cette crise, que celui-ci marquera un pas dans la bonne direction.