Chère Europe : n’abandonnez pas la Turquie

Les leaders européens devraient y réfléchir à deux fois avant de couper les ponts avec la Turquie

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A l’occasion d’un voyage en Allemagne ce mois-ci, la vice-présidente du parlement turc et alliée proche du président Recep Tayvip Erdogan s’est faite voler son sac et son passeport dans le hall d’entrée d’un hôtel. Après avoir porté plainte auprès de la police, elle a été embarquée dans le commissariat de l’aéroport où elle a dû attendre aux cotés de suspects et d’immigrés sans papiers de séjour, une expérience aux mains de la police allemande qu’elle a décrite comme « humiliante », avant d’être autorisée à prendre son vol pour la Turquie. La parlementaire turque était furieuse mais pas autant que le président turc qui a menacé l’Allemagne de « représailles ». Par la suite, l’ambassadeur allemand a ainsi été convoqué au ministère des Affaires étrangères à Ankara, et la Turquie a brièvement détenu quatre diplomates allemands qui cherchaient à rentrer à Berlin.

Cet épisode n’est que le « scandale de la semaine » dans la relation tumultueuse qu’entretient la Turquie avec l’Europe – mais il résume également tous les aspects clés de ce partenariat houleux : l’humiliation que les Turcs ressentent à chaque fois qu’ils ont affaire à l’Europe, l’attitude européenne très règlementée et opaque aux normes culturelles turques, l’attente, le ressentiment, la colère et finalement l’inconfortable modus vivendi.

Il y a une dizaine d’années, la Turquie était un pays-candidat prometteur pour l’Union européenne (UE) et avait pris soin de réaliser des réformes structurelles pour élever sa démocratie au niveau des standards européens.  Dans l’atmosphère post-11 septembre, la décision de commencer les discussions autour de l’adhésion de la Turquie constituait une manœuvre stratégique de la part de l’Ouest – faire rejoindre un grand pays musulman à un club basé sur la démocratie et les valeurs occidentales. Les Européens appellent l’ensemble de ces valeurs les « critères de Copenhague », et la Turquie a ouvert les négociations d’adhésion en 2005 après que l’UE ait décrété que le pays avait suffisamment « rempli les critères de Copenhague ».

Mais entre-temps, les Européens ont changé d’avis, les Turcs ont mis fin à leurs efforts, et le ressentiment de l’opinion publique n’a cessé de croitre des deux côtés. Aujourd’hui, la relation ressemble plus à un divorce chaotique qu’à une véritable alliance.

Cette semaine, les leaders européens se réunissent pour discuter de l’avenir de l’union, du voyage inaugural de Donald Trump et de l’avenir des relations avec la Turquie. Le sommet du 15 décembre arrive juste après la décision du Parlement européen de « geler » les discussions d’adhésion, déjà bien essoufflées, avec la Turquie en raison de son bilan en matière des droits de l’homme. En dix ans, le Parlement est passé d’un admirateur enthousiaste de la Turquie au militant le plus dévoué à la maintenir en-dehors de l’Europe.

S’il est vrai que la Turquie d’Erdogan est bien différente de la démocratie des réformistes musulman d’il y a dix ans – plus répressive, autoritaire, et avec un caractère plus islamique –  les leaders européens devraient y réfléchir à deux fois avant de couper les ponts avec la Turquie.

Il y a plusieurs raisons à cela. La première est que l’évolution intérieure de la Turquie a toujours été considérée comme un projet sur le long terme. Bien que les revers – que les Européens qualifient poliment de « reculs démocratiques » – soient évidents, la causalité du ralentissement du pays est à explorer et l’Europe devrait en assumer une part de la responsabilité. Avant même le virage autoritaire d’Ankara, les Européens avait déjà entamée la fermeture de la porte de l’adhésion – aucun nouveau chapitre d’accession ouverts depuis 2010, et les chefs de gouvernements tels qu’Angela Merkel ou Nicolas Sarkozy avaient déjà fait savoir qu’ils s’opposeraient à l’adhésion de la Turquie.  la question suivante restera pour toujours sans réponse : Erdogan serait-il devenu si imprévisible s’il y avait eu une réelle possibilité de rejoindre le club de l’euro ?   

 

[Il fut un temps, la Turquie était une société libre. Le pays se déchire désormais de toutes parts]

Une autre raison pour justifier la nécessité de garder la porte de l’adhésion ouverte est la Turquie elle-même – le pays et non pas son chef. Prenez le métro et allez marcher dans les rues d’Istanbul et vous verrez des milliers de jeunes hommes et femmes qui se rendent à l’école ou au travail – qui se comportent comme leurs homologues européens. La société turque est très polarisée, et dans cette diversité, les Turcs pro-occidentaux et laïcs ne sont pas une minorité mais comptent au contraire environ pour la moitié de la Turquie. Cette moitié se doit d’être entendue. Même si Erdogan est devenu la bête noire de l’opinion publique européenne, les chefs de gouvernements de l’UE devraient expliquer à leur électorat que la Turquie est bien plus qu’Erdogan seul.

Enfin, reste le problème de l’incertitude des mois à venir. Personne ne sait en quoi va consister l’avenir de l’Europe après le Brexit, après la série d’élections en 2017 qui semblent s’annoncer à la faveur des partis populistes anti-UE, ou les dégâts qu’une administration eurosceptique américaine pourrait infliger à l’Union. Avec la poigne de fer qu’il maintient sur la Syrie, la promesse d’accords énergétiques lucratifs et une carte d’adhésion scintillante à l’ « Internationale Autoritaire », Vladimir Poutine a déjà commencé à essayer de rallier Erdogan à sa cause. Un tel alignement entre la Turquie et la Russie constituerait une perte sans précédent pour l’Occident. Le président turc est capricieux, difficile et désorienté, mais l’Europe ne devrait pas le punir en le poussant dans les bras de la Russie.

Les Etats européens peuvent être tentés de sanctionner Erdogan, de mettre fin au contrat avec la Turquie et de réduire l’offre d’adhésion vieille d’une décennie à un simple accord d’aides financières en échange d’un allégement du poids de l’immigration sur l’UE – avec la Turquie s’occupant de la prise en charge de réfugiés syriens en échange d’une aide financière de Bruxelles. Mais les chefs de gouvernements doivent résister à cette tentation. Entre « l’adhésion complète » et la rupture de tout lien avec le pays, il existe une pléthore d’alternatives qui pourraient permettre de sauver la relation – telle que l’amélioration de l’actuel accord de libre-échange avec l’UE ou, pour changer, la construction de ponts avec la société turque.

Ce dont l’Europe a vraiment besoin c’est d’une vision stratégique sur le long terme, ou pour reprendre les paroles de Carl Bildt, d’une « patience stratégique » vis-à-vis de sa relation avec la Turquie. Dans dix ans, le pays pourrait devenir bien plus attrayant pour l’Europe qu’il ne l’est à présent. Les Européens n’ont pas respecté leur engagement à aider l’évolution nationale de la Turquie ; ils ne peuvent pas l’abandonner maintenant. Une promesse de la part de l’Europe ne pourrait que jouer en faveur du retour de la démocratie dans le pays.

Et au bout du compte, ça parait être la seule bonne option.

 

Cet article a d’abord été publié dans le Washington Post le 12 décembre 2016