Bruits de guerre en Asie orientale

Les événements qui se déroulent actuellement en mer de Chine sont susceptibles de déclencher un conflit majeur

ECFR Alumni · Director, Asia and China Programme
Senior Policy Fellow

« Des rochers inhabités et inhabitables » : ce sont les mots utilisés par Jeff Bader, l’ancien directeur pour l’Asie du Conseil de sécurité nationale du président Barack Obama, pour décrire les querelles maritimes en mer de Chine. Ils font écho à d’autres paroles fameuses: «  une querelle dans un pays lointain, entre des peuples dont nous ne savons rien ». C’était Neville Chamberlain en 1938, un an avant qu’Adolf Hitler ne déclenche la Seconde Guerre Mondiale.

L’histoire est-elle sur le point de se répéter ? Les événements qui se déroulent actuellement au large des Iles Paracels, revendiquées par le Vietnam mais principalement occupées par la Chine, ainsi que l’onde de choc des émeutes antichinoises qui ont éclaté au Vietnam pour la première fois depuis 1979 sont susceptibles de déclencher un conflit majeur.

La Chine n’a pas seulement pris une simple mesure isolée et à propos de laquelle elle peut facilement se rétracter. Il s’agit d’un engagement d’un autre niveau : la Chine a amené une énorme et coûteuse plateforme pétrolière dans ces eaux, et l’a entourée de plusieurs cercles de protection et de sécurité. Aux dernières nouvelles, 86 bateaux chinois étaient présents dans la région, dont des bateaux lance-missiles, antimissiles et anti-sous-marins. La Chine a également déployé des avions et des hélicoptères qui repoussent agressivement les navires vietnamiens à plus de quinze kilomètres de là, ainsi que des lances à eau à haute pression qui blessent les marins visés à bord de ces navires. Il ne s’agit pas de la pantomime digne du kabuki que la Chine a joué face aux bateaux garde-côtes japonais autour des îles Senkaku-Diaoyu ; mais d’un comportement hautement agressif qui reflète le sentiment chinois de supériorité militaire vis-à-vis du Vietnam.

Il est naïf de parler de cela comme d’une « surprise » ou peut être d’une décision isolée de la compagnie pétrolière chinoise China National Offshore Oil Corporation (CNOOC). Il est impossible de penser que cette décision n’ait été prise que par des bureaucrates ou des groupes d’intérêt, au vu du niveau d’action déployé ; et la CNOOC fait partie de ces entreprises du secteur énergétique qu’on a récemment épurées pour les soumettre totalement au contrôle du président Xi Jinping. C’est l’action confiante d’un pouvoir impérial. 

C’est également une décision au terrain bien choisi. Comme on l’a souvent souligné, le Vietnam ne fait partie d’aucune alliance militaire. L’Union soviétique était son dernier principal allié et Vladimir Poutine, qui se rendra bientôt en Chine, a actuellement grandement intérêt à garder la Chine de son côté ou, au moins, de faire en sorte qu’elle reste inactive face aux actions irrédentistes de la Russie en Ukraine. L’Association des nations d’Asie du sud-est (ASEAN) ne fait preuve que de peu de solidarité, sauf peut-être en exprimant sa « préoccupation » à travers des déclarations. En fait, les Philippines et le Vietnam, qui sont actuellement les deux pays les plus visés par la Chine, se sont déjà affrontés à propos de leurs différends maritimes.  Le Vietnam est l’un des seuls trois pays – avec la Chine et Taiwan – à  avoir des revendications très larges sur la mer de Chine. Ainsi, il n’est pas bien placé pour invoquer le droit international ou pour saisir le Tribunal international du droit de la mer, comme ont pu le faire les Philippines quand elles étaient elles-mêmes en conflit avec la Chine en 2013. Le Vietnam paye aujourd’hui le fait de n’avoir pas adopté plus tôt une politique mettant l’accent sur le règlement de différends et sur des revendications limitées, ce qui lui aurait été bien plus utile.

Pire, la région contestée dans laquelle la Chine a installé sa plateforme pétrolière d’un milliard de dollars – une infrastructure qui ne peut pas être retirée aussi facilement qu’un chalutier – est proche de l’île Woody  (également appelée l’île Yongxing ou l’île Phu Lam). Cette île est occupée par la Chine depuis 1950 et est équipée d’une piste d’aviation et d’un port artificiel. Ni le Vietnam ni les Etats-Unis n’ont remis en question la possession de cette île par la Chine pendant la guerre du Vietnam, et l’île est assez grande pour générer des droits pour une zone économique exclusive. Cela signifie que, bien qu’elle soit visiblement proche des côtes vietnamiennes, la région dans laquelle la Chine entreprend actuellement, et de manière agressive,  un forage en eaux profondes doit être soumise à une négociation ou un arbitrage juridique pour que son statut soit déterminé.

En conséquence, la Chine a donc agi sur un terrain bien choisi pour lui permettre de limiter les risques d’escalade.  La frustration du Vietnam s’est traduite par la décision du gouvernement de laisser l’opinion publique vietnamienne se manifester. En revanche, l’Etat vietnamien n’a pas la même capacité de gestion fine que l’appareil chinois de sécurité et de propagande. En Chine, dans les manifestations publiques xénophobes, on ne s’est jamais trompé sur les cibles, qui ont toujours été délimitées avec beaucoup de précautions. Dans le cas du Vietnam, non seulement des émeutes antichinoises ont éclaté mais elles ont également prises pour cible, par erreur, des Taiwanais, des Coréens du Sud et des entreprises appartenant à d’autres nationalités. Le Vietnam, qui est en concurrence avec la Chine pour obtenir des investissements étrangers, se nuit  ainsi à lui-même.

La situation ne s’arrêtera pas là. La duplicité de la Chine est stupéfiante et va générer une vague de méfiance dans la région. Il y a seulement six mois, le premier ministre Li Keqiang était à Hanoi pour négocier un accord entre la Chine et le Vietnam sur le développement conjoint en mer. Il semblerait que la seule chose de sûre à propos du comportement de la Chine à l’égard de ses voisins est que la Chine continuera à revenir sur ses décisions et à défier ses voisins un par un – voire à les défier ,tous ensemble, éventuellement.

Un sérieux danger apparaît avec l’humiliation nationale du Vietnam, qui a perdu la face. La Chine est sûre que les liens économiques qui la lient au Vietnam et l’isolation politique relative de son voisin sont la garantie qu’il ne pourra pas réagir. Cela peut effectivement se révéler vrai à court terme. Mais les Chinois, et les autres, devraient se rendre compte que c’est une erreur de sous-estimer le pouvoir du nationalisme vietnamien à plus long terme. A Hanoi, les autorités doivent faire face  à un sérieux problème de légitimité. Même l’accord de 1999 sur la frontière terrestre avec la Chine a coûté son poste  au Secrétaire général du Parti. Les leaders vietnamiens vont devoir réagir, et s’ils ne peuvent pas le faire immédiatement en haute mer, ils sont susceptibles de changer de stratégie et de conclure de nouvelles alliances, comme ils ont pu le faire dans des circonstances passées.

Evidemment, Xi Jinping et ses collègues pensent qu’ils peuvent agir dans l’environnement vietnamien avec un risque minimal calculé, étant donné la supériorité militaire évidente de la Chine. Il se peut que ce sentiment soit renforcé par la crise en Ukraine et en Crimée, dans laquelle le pouvoir du fait accompli nous ramène au passé. Mais les douze voisins maritimes de la Chine n’ont littéralement pas d’autre choix que de se rendre à l’évidence. Ils ne devront leur salut qu’au fait d’agir de manière groupée. Le Vietnam était le seul voisin maritime qui ait réussi à négocier un accord sur certaines de ses frontières avec la Chine, et les deux pays ont des discussions bilatérales sur ces questions depuis vingt ans. Le fait qu’il soit désormais pris pour cible en dit long sur le fossé entre la diplomatie de la Chine et ses actes.