“Mushtarak”, le Guadalcanal agfhan?

Daniel Korski dans le Monde sur l?op?ration Mushtarak en Afghanistan et pourquoi elle doit ?tre une campagne militaire et politique et pas simplement une bataille

ECFR Alumni · Former Senior Policy Fellow




Toute guerre a sa
bataille de Guadalcanal, un affrontement considéré rétrospectivement comme un
tournant du conflit à l’instar de cette opération menée sur le front Pacifique
durant la Seconde Guerre mondiale. Alors que la bataille pour Marjah dure
depuis plus de deux semaines, l’opération Mushtarak (par laquelle l’OTAN vise
la reconquête de territoires aux mains des Talibans) apparaît comme un succès. Ces
actions qui, avec les captures de chefs talibans au Pakistan, témoignent d’une
coopération accrue entre les services de renseignement pakistanais et
américains, pourraient bien faire de février 2010 un moment décisif de cette
guerre qui dure depuis neuf ans déjà.

Nul n’a davantage besoin d’un
succès que le président américain Barack Obama. Sa première stratégie pour l'”AfPak”, conçue
dans les semaines qui suivirent son investiture, a fondu comme neige au soleil
de l’Asie centrale, entamée par des élections truquées, le retrait des forces
onusiennes et les avancées des insurgés. La révision de cette stratégie a pris
tant de temps que c’est la volonté d’engagement dans le conflit de la coalition
internationale qui s’est fissurée. Aujourd’hui, le président Obama doit revoir
sa stratégie en décembre prochain à l’occasion de la mi-mandat et entend d’ici
là faire état de quelque succès s’il veut désamorcer les pressions en faveur
d’un retrait.

L’Union européenne elle aussi a
grand besoin que la mission de l’OTAN en Afghanistan réussisse. La lutte contre
les Talibans sur les deux versants de l’Hindou-Kouch est l’un des rares enjeux
qui lient encore les Etats-Unis et l’Europe : pour de très nombreuses
autres priorités de politique étrangère, les Américains se tournent désormais
vers d’autres partenaires et alliés, quand ils ne manifestent pas des préférences
stratégiques divergeant avec les intérêts européens, comme sur la Russie. Si
l’Europe est attachée à une relation transatlantique forte, les Etats membres
de l’UE devront rester engagés en Afghanistan.

Pour ce faire, il leur faudra eux
aussi présenter quelque succès à leur opinion publique, de plus en plus
sceptique quant à cette mission. Jusqu’à présent, les gouvernements européens
ont augmenté leur présence militaire au mépris de l’opposition de leurs opinions.
Beaucoup ignorent ainsi que la contribution des Etats-membres de l’UE à l’ISAF
[la Force internationale d’assistance et de sécurité] de l’OTAN n’a cessé
d’augmenter de façon spectaculaire, passant de 16 900 hommes en 2007
à 22 774 en 2008, 25 572 en 2009 et 32 337 en 2010.

Or à long terme, voire à moyen
terme, il leur sera impossible de continuer à intensifier leurs déploiements
sans faire la preuve que ces sacrifices paient, surtout après le départ des
Canadiens et des Néerlandais, prévu à la fin de cette année et en 2011. Les
sondages se succèdent en France, en Allemagne et même en Grande-Bretagne, avec
les mêmes conclusions : les Européens souhaitent le retrait de leurs
troupes et la diminution des dépenses consacrées à la guerre d’Afghanistan. Les
gouvernements européens ont donc presque autant besoin que Washington du succès
de l’opération Mushtarak.

Mais avant que quiconque ne
succombe à ce qu’Antonio Gramsci a appelé l'”optimisme de la volonté”, rappelons
qu’il est rare que les insurrections cessent après une défaite ou que les
insurgés capitulent après la capture de leurs chefs. En 1957, cinq ans avant la
fin de la guerre d’Algérie, la bataille d’Alger s’était conclue par le succès
des Français, qui avaient détruit le réseau de résistance du FLN dans la
Casbah, l’ancien quartier musulman de la ville. Or ce fut au mieux une victoire
à la Pyrrhus – et la France a finalement perdu cette guerre.

“Décapiter” l’organisation en arrêtant
ses chefs comme le mollah Abdul Ghani Baradar et en chassant un temps les Talibans de
leurs bastions ne suffira pas. De nouveaux chefs viennent remplacer les
anciens, et les perturbations engendrées par les arrestations n’ont qu’un effet
limité dans le temps. Ces actions ne risquent guère de porter leurs fruits
quand bien même seraient-elles associées à une offre aux simples combattants
talibans et à leurs commandants locaux de renoncer à la violence et d’accepter
l’autorité du gouvernement de Kaboul en échange d’une rétribution financière. En
somme, les opérations militaires ne suffiront pas. Comme les Français à Alger,
l’OTAN a livré dans la province d’Helmand de nombreuses batailles qu’elle a
souvent déclarées victorieuses – autant d’avancées chaque fois remises en
cause.

Cependant, si à ces trois aspects
de la nouvelle stratégie venait s’ajouter un quatrième élément, les Etats-Unis
et l’Europe pourraient bien atteindre le succès qui leur fait si cruellement
défaut. Il s’agirait d’adopter une stratégie politique qui implique les
dirigeants talibans et les convainque que la campagne militaire n’est pas
l’unique solution. En d’autres termes, une stratégie d’inclusion.

Pour réunir le soutien
international à un accord, les chefs talibans devraient renoncer à tout lien
avec Al-Qaida et s’engager fermement à exclure le terrorisme international
d’Afghanistan. Il leur faudrait accepter certaines des réformes sociales
récentes. En échange, les Talibans pourraient être intégrés dans le système
politique afghan. Cette participation pourrait se traduire par des postes de
ministres ou de magistrats, ou bien par la reconnaissance des Talibans comme
une force d’opposition démocratique. Ou encore par une représentation au sein
d’une nouvelle assemblée constituante.

Ce quatrième volet stratégique a
évidemment ses détracteurs. Des militants des droits de l’homme aux généraux,
nombreux sont ceux qui plaident contre tout accord. Certains assurent que les
Talibans ne sont pas intéressés par une négociation, d’autres qu’ils refuseront
tout accord tant qu’ils penseront aller vers la victoire. De leur côté, les
militants des droits de l’homme craignent le sort qui serait réservé aux
Afghanes dans des négociations quelles qu’elles soient.

Mais certains
signes montrent qu’une frange notable des dirigeants talibans est plus
pragmatique que ne le laisse penser l’intransigeance de la ligne officielle. Ceux-là
comprennent que l’engagement international perdurera au-delà de l’implication
militaire actuelle et que la poursuite de la guerre d’usure pourrait avoir pour
conséquence de les condamner à rester éternellement une opposition armée
confinée au Pakistan. Un accord en revanche leur offrirait peut-être un rôle
véritable en Afghanistan après le retrait militaire international.

Ce sont des pragmatiques, certes,
mais pas des modérés. Les hommes avec lesquels devrait se négocier tout accord
perçoivent leur mouvement comme une force morale enracinée dans une honorable
tradition du djihad. Ils ne sont pas du genre à signer la Convention européenne
des droits de l’homme. Mais nombre des alliés afghans de l’OTAN, trop contents
de pouvoir jouer un double jeu, sont dans la même position : ils
respectent les droits en théorie, pas en pratique. Selon diverses enquêtes,
c’est après avoir subi humiliations et violences de la part d’autres
combattants afghans que de nombreux insurgés choisissent de rejoindre les rangs
des Talibans.

Il n’y a pas d’un côté de
méchants Talibans et de l’autre un gentil gouvernement afghan. Les Occidentaux
doivent décider de ce qui est faisable aujourd’hui, pas de ce qui le sera dans
cinquante ans. Une démocratie progressiste et respectueuse des droits est dans
leur intérêt et doit être un objectif à long terme. Mais une quasi-démocratie
stable pratiquant la charia comme l’Arabie saoudite et partageant le pouvoir
entre anciens adversaires comme l’Irak est bien plus souhaitable qu’un régime
créé par la communauté internationale qui, par nature, suscite l’opposition.

La guerre d’Afghanistan pourrait
se poursuivre sans négociations de grande envergure, entre un gouvernement
afghan qui recevrait une aide financière pour se défendre après un retrait
précipité des forces internationales et des talibans revanchards soutenus par
Al-Qaida… Cependant, cette issue n’est pas inévitable.

Durant la Seconde Guerre mondiale, la bataille de Guadalcanal fut un
tournant parce que les Japonais avaient atteint dans le Pacifique un niveau
indépassable de conquêtes et qu’elle marqua pour les alliés le passage des
opérations défensives à l’offensive stratégique. Mais plus essentiellement,
elle fut un succès parce que ce fut la victoire de plusieurs armes, de
différents corps d’armée. De la même façon, l’opération Mushtarak doit être une
campagne militaire et politique, et pas simplement une bataille.

Traduit de
l’anglais par Julie Marcot

This piece was first published in Le Monde

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