Europe et op?rations ext?rieures

Daniel Korski et Richard Gowan sur la strat?gie de s?curit? civilo-militaire de l?UE. L?Europe peut-elle passer de la rh?torique ? l?action?

Senior Policy Fellow
ECFR Alumni · Former Senior Policy Fellow




Imaginons une puissance se
voulant exemplaire, menant des opérations extérieures civiles aussi bien que
militaires – un Etat dans lequel policiers, juristes, ingénieurs et experts
sanitaires auraient la même importance que les militaires pour assurer la
sécurité dans les zones de crise et les Etats défaillants. Imaginons une
puissance fière de ses experts civils capables de travailler avec les
populations locales pour apporter la sécurité et la stabilité dans les points chauds
de la planète.

Mais imaginons aussi que seule la
moitié du nombre d’experts annoncés se rende effectivement dans les zones de
crise, que ceux-ci manquent souvent de formation adéquate et qu’ils restent
soumis à des restrictions inefficaces. Imaginons que les dirigeants de cette
puissance établissent chaque fois le même plan d’opération en ignorant le poids
des forces hostiles ou amicales ou des conditions sur le terrain. Imaginons que
cette même puissance répète ces erreurs d’année en année.

Improbable ? Sans-doute.
Mais la réalité esquissée ci-dessus ne décrit que trop les interventions de
l’Union européenne (UE) et de ses Etats membres. L’UE aime à se féliciter de
son «soft power» et de l’intelligence de ses opérations de
stabilisation (en contraste avec ce que beaucoup d’Etats européens considèrent
comme une approche trop brutale adoptée par les Etats-Unis). Ainsi, L’UE se
targue du succès des ses opérations en Bosnie et à Aceh.

Pourtant, dix ans après la
création de la Politique étrangère et de sécurité commune (Pesc) sous l’égide
de Javier Solana, la réputation de l’UE est ternie par les promesses non
tenues. Aujourd’hui, aucun des Etats membres n’a déployé ne fût-ce que la
moitié des personnels promis en 2004. Pourtant, avec plus d’experts civils,
l’Union aurait pu former plus d’agents de police, mieux aider à rétablir ou
parfois établir un Etat de droit, reconstruire plus d’écoles ou d’hôpitaux, que
ce soit en Somalie, dans les Territoires palestiniens ou au Soudan. Prenons
l’Afghanistan. Oui, les Etats de l’UE y ont envoyé à peu près
30 000 soldats. Mais la mission policière de l’UE ne compte
qu’environ 200 agents, alors que quelque 6 000 étaient prévus
initialement ! A ce problème de manque d’effectifs s’ajoute la volonté de
Bruxelles de surgérer les missions sans leur concéder une autonomie suffisante.
Un exemple. En 2008, le personnel européen stationné en Géorgie a dû se
tourner vers les contrôleurs locaux du trafic aérien pour connaître les
horaires de vols des avions ravitailleurs : le décodage des mails cryptés
de Bruxelles prenait trop de temps.

L’Union européenne a réussi ses
missions en Bosnie pendant la seconde moitié des années 1990. Mais elle
est aujourd’hui prisonnière de son «modèle bosniaque» en s’obstinant à
l’appliquer à d’autres missions. Ce qui a marché en Bosnie, où l’Otan avait
préalablement stabilisé le pays, ne peut pas être simplement transféré à
d’autres régions encore quasi anarchiques. Ainsi, l’UE, en planifiant sa
mission de 2005-2006 en république démocratique du Congo (RDC), a ignoré
des facteurs essentiels comme la dimension du pays ou l’ampleur de la
corruption du gouvernement central. L’opération est donc restée déconnectée des
réalités du pays.

L’UE comme la grande majorité de
ses Etats membres souffre en réalité d’un manque d’expérience. Aucun des hauts
fonctionnaires en poste à Bruxelles n’a servi dans une mission dans le
passé. Les politiciens européens ont élaboré ensemble une grande et belle
vision d’une stratégie européenne extérieure rivalisant avec celle des Etats-Unis
et de l’Otan, en ignorant les moyens de sa mise en œuvre. Surtout, la rédaction
de principes et de procédures a pris le pas sur une gestion efficace des
missions.

L’UE doit redéfinir la méthode de
ses interventions extérieures en privilégiant rapidité, autonomie et sécurité.
Il faut pour cela mettre les Etats fautifs sous pression en dénonçant leurs
retards de contribution aux missions de maintien de la paix. Les Etats de
l’Union doivent fournir des spécialistes compétents, dont des juristes experts
en droit constitutionnel et en droit des minorités. Envoyer ces derniers en
mission dans certaines régions aiderait à prévenir des crises graves et à
offrir une assistance immédiate sur un territoire au premier signe de fraude
électorale ou de violence urbaine à connotation ethnique. Certes, l’UEa su
rapidement déployer une mission en Géorgie durant la guerre de 2008 tout en
facilitant l’obtention d’un cessez-le-feu grâce à l’action du président Nicolas
Sarkozy. Mais imaginons que l’UE ait déjà déployé une mission en Géorgie avant
le conflit – la situation eût été transformée. L’Europe doit passer de la
rhétorique à l’action et mettre en œuvre cette stratégie de sécurité
civilo-militaire dont elle se targue. Commençons déjà par mobiliser et mieux
former les experts que nous avons promis, et adapter le planning des missions à
la réalité du terrain.

This piece was first published in Liberation

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