Une nouvelle Gaza : la politique frontalière turque pour le nord de la Syrie

Pendant des décennies, les dirigeants turcs se sont engagés à ne poursuivre aucune expansion territoriale – tout en étant à la tête d’un Etat-nation moderne…

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Pendant des décennies, les dirigeants turcs se sont engagés à ne poursuivre aucune expansion territoriale – tout en étant à la tête d’un Etat-nation moderne construit sur les cendres d’un vaste empire. Mais, aujourd’hui, la Turquie contrôle une partie de la Syrie, le long de sa frontière sud, ce qui élargit dans les faits son espace de domination. Cette nouvelle expédition au-delà de ses frontières met en évidence une révolution silencieuse au sein de la politique étrangère turque et présente des défis majeurs qui pourraient finalement  affecter la capacité de la Turquie à contrôler cette zone ou à poursuivre ses objectifs en Syrie. L’Union européenne (UE) et ses États membres ont toujours peiné à comprendre les ambitions de la Turquie en Syrie – mais ils doivent être très attentifs aux développements actuels.

Dans cette nouvelle publication, Asli Aydıntaşbaş examine les objectifs, les défis et les implications de la création par Ankara d’une zone sécurisée majoritairement arabe au nord de la Syrie. Elle présente également ses recommandations pour l’approche européenne à adopter pour dialoguer avec la Turquie au nord de la Syrie, en accord avec les préoccupations, les intérêts et les valeurs européennes.

Les principales recommandations sont :

  • Reconstruire et déradicaliser la ville d’Idlib : Idlib est un enjeu juridique difficile en matière d’aide humanitaire européenne puisque la ville est sous le contrôle du Hayat Tahrir al-Cham (HTS), désigné comme groupe terroriste par les Nations unies. Cependant, ces aides arrivent déjà jusqu’à Idlib et il est dans l’intérêt des Européens d’élargir cette assistance ;
  • Élargir l’accord sur les réfugiés : l’Union européenne pourrait stipuler que les aides financières devraient aller vers la zone majoritairement arabe, connue sous le nom de « Bouclier de l’Euphrate », pour des projets civiques et de réinstallation de réfugiés ;
  • Soutenir l’éducation laïque dans la zone du Bouclier de l’Euphrate (ESZ) : l’Union européenne pourrait élargir l’accord sur les réfugiés par un protocole distinct pour soutenir l’éducation des filles ainsi que l’éducation laïque dans la région, à travers le ministère turc de l’Education ;
  • Conclure un accord sur les déplacements transfrontaliers et les échanges à travers la frontière kurde : le rétablissement des routes commerciales soulagerait la situation humanitaire dans les zones sous contrôle kurde et améliorerait leurs relations avec la Turquie ;
  • Assurer une représentation simultanée des Kurdes et de l’ESZ : les Européens pourraient chercher à convaincre la Turquie de retirer son véto sur la représentation des Kurdes et des Forces démocratiques syriennes (SDF) au Comité constitutionnel des Nations unies à Genève, en échange d’une représentation officielle des conseils locaux de la zone du Bouclier de l’Euphrate dans les négociations ;
  • Considérer le rôle potentiel d’Afrine dans le processus de réconciliation : il est important pour l’UE de poursuivre sa pression sur Ankara sur l’utilisation de la ville d’Afrine comme amorce dans les négociations avec les civils Kurdes et les groupes minoritaires d’Afrine.

L’Europe a longtemps hésité à collaborer avec la Turquie et à légitimer son contrôle en Syrie, mais des espaces de coopération possibles existent dans le respect des principes et des préoccupations européennes fondamentales.

En agissant collectivement, les Etats membres de l’UE pourraient appeler à une négociation d’envergure avec la Turquie : en échange de l’apport ciblé par les Européens d’une aide à la reconstruction et à la stabilisation dans la zone sécurisée, la Turquie retirerait son veto contre la reconstruction des zones kurdes ou accepterait la participation des Syriens kurdes au processus politique sur l’avenir de la Syrie mené par les Nations unies. Cela éliminerait l’obstacle majeur au processus onusien et renforcerait l’appel international pour une transition politique qui mette fin au conflit en Syrie.