Un même traumatisme : les Européens et le monde après le Covid-19

Introduction Alors que l'Allemagne prend la présidence du Conseil européen, un nouveau rapport basé sur des sondage révèle que les citoyens français se sentent « seuls…

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Introduction

  • Alors que l'Allemagne prend la présidence du Conseil européen, un nouveau rapport basé sur des sondage révèle que les citoyens français se sentent « seuls et vulnérables » et ne considèrent pas les États-Unis comme un allié international clé dans la lutte contre le Covid-19 ;
  • Le sondage, réalisé par Datapraxis et YouGov dans neuf États membres de l'UE, révèle une hostilité généralisée envers la Chine, une volonté d’effectuer des contrôles plus stricts aux frontières extérieures de l'UE et un scepticisme à l’égard de la poursuite du renforcement des institutions à Bruxelles ;
  • L’opinion des Français sur la réponse du gouvernement national – et de l’UE – face à la crise du Covid-19 est très majoritairement négative. Pourtant, une majorité de citoyens (52 %) considère toujours qu’une coopération entre les 27 États membres de l'UE serait un moyen de relancer l’économie ;
  • Le sondage révèle également que, malgré leur jugement très négatif de la réponse de l'UE face à la crise, seuls 47% des partisans du Rassemblement National sont favorables au rapatriement des pouvoirs de Bruxelles ;
  • Alors qu’une réunion entre Emmanuel Macron et Angela Merkel est sur le point d’avoir lieu, le rapport invite les dirigeants européens à écouter attentivement leurs citoyens et à s'approprier collectivement les questions clés, telles que le changement climatique, en l'absence d'un leadership mondial.

Un nouveau rapport, soutenu par des sondages, publié aujourd'hui par l’ECFR, a révélé que, même si de nombreux Français estiment que l'Union européenne n'a pas fait preuve d'un leadership et d'un soutien suffisants pendant la crise du coronavirus, une grande majorité de citoyens considèrent que la coopération au niveau européen est le meilleur moyen de régler les problèmes de politique étrangère, telles que le Covid-19 – en particulier dans un contexte d'isolationnisme américain. Le rapport affirme que ce nouveau sentiment pro-européen, révélé par les données des sondages de l'ECFR, est soumis à certaines conditions et nécessite une attention particulière de la part des dirigeants européens, et en particulier de l'Allemagne qui prend la présidence du Conseil européen.

 Le rapport, qui se base sur des sondages Datapraxis et YouGov réalisés dans neuf États membres de l'UE, fournit une analyse complète de la politique relative au coronavirus et révèle également un affaiblissement du soutien pour le partenariat transatlantique : seuls 2 % des Européens interrogés, et 1 % des Français, estiment que les États-Unis ont été un « allié » utile dans la lutte contre le Covid-19.

Le rapport « Together in trauma: Europeans and the world after covid-19 » rédigé par les experts politiques Susi Dennison et Pawel Zerka, soutient que l'Europe est dans un état de « traumatisme » et que ses citoyens se sentent « seuls et vulnérables » dans leur combat contre le virus. Il note le mécontentement généralisé à l’égard des gouvernements nationaux et les échecs de l'UE en réponse à cette situation. Il attribue la nouvelle situation de « traumatisme » de l'Europe à trois causes : les réactions individuelles des membres et les performances inadéquates des gouvernements nationaux ; l'incapacité persistante de l'UE à s'approprier les questions internationales ; et les préoccupations concernant le nouvel ordre mondial à la lumière de la relation fracturée de l'UE avec les États-Unis et la menace que la Chine fera peser sur le système international fondé sur des règles.

Les principales conclusions du nouveau rapport de l'ECFR, soutenu par les sondages, sont les suivantes :

  • La confiance accordée aux États-Unis est brisée. Dans pratiquement tous les pays, les personnes interrogées ont majoritairement déclaré que leur perception des États-Unis était devenue de plus en plus négative. Au Danemark (71 %), au Portugal (70 %), en France (68 %), en Allemagne (65 %) et en Espagne (64 %), soit environ deux tiers des personnes interrogées ont déclaré que leur perception des États-Unis s'était détériorée pendant la crise. Cette tendance est particulièrement marquée en France et en Allemagne, où 46 % et 42 % respectivement ont déclaré que leur opinion sur les États-Unis s'était « beaucoup dégradée » à la suite de la crise de Covid-19. Seules la Pologne et la Bulgarie ont répondu que leur opinion n’avait subi « aucun changement » (respectivement 49 % et 56 %). La proportion de personnes interrogées qui estiment que les États-Unis ont été un allié clé pendant la crise est très faible, la plus grande proportion se situant en Italie, avec seulement 6 % ;
  • La crise a accru la négativité des Européens à l'égard de la Chine. Plus de 60 % des sondés en France (62 %) et au Danemark (62 %) font état d'une détérioration de leur perception de la Chine. Dans tous les pays, une proportion plus élevée de personnes a déclaré avoir un avis de plus en plus négatif concernant la Chine, à l'exception de la Bulgarie où un nombre égal de personnes (22 %) ont déclaré que leur opinion de la Chine s’était soit améliorée soit détériorée. Il est intéressant de noter qu'en Italie, un quart des personnes interrogées (25 %) considèrent la Chine comme l'allié le plus utile du pays dans cette crise – et en particulier les partisans du Mouvement 5 étoiles (M5S) – probablement en raison des respirateurs et des équipements de protection individuels (EPI) indispensables que la Chine leur a envoyé au début de la pandémie. En France, seuls 4 % des personnes interrogées ont classé la Chine comme « l'allié le plus utile » de leur pays dans le contexte de la crise du coronavirus ;
  • Dans tous les pays, la majorité des personnes interrogées ont déclaré ne pas avoir changé d’avis sur la Russie, probablement parce que le pays n'a pas joué un rôle important dans la crise. Parmi les personnes dont l’avis a changé, ce changement a généralement été négatif, en particulier au Danemark, en Suède, en Allemagne et en Pologne. Deux exceptions notables sont la Bulgarie (27 %) et l'Italie (23 %), où environ un quart de la population a déclaré avoir une meilleure perception de la Russie, dépassant en nombre les personnes affirmant en avoir une perception plus négative. Bien que l'amélioration de la perception de la Russie soit généralement limitée aux électeurs des partis populistes de droite, c'est une opinion plus largement partagée en Italie par les membres du M5S, ainsi que par les partisans de la Lega et des Frères d'Italie. En France, moins d’une personne sur dix (9 %) a déclaré que sa perception de la Russie de Vladimir Poutine s'était « améliorée » pendant la crise. L'opinion dominante, partagée par deux tiers des sondés (46%), est que leur opinion est « restée la même » ;
  • Le soutien à la lutte contre le changement climatique se renforce, malgré la pandémie sanitaire actuelle. Plus de 40 % des personnes interrogées dans les neuf États membres sondés, à l'exception du Danemark (22 %), de la Suède (31 %) et de la France (37 %), ont déclaré que leur soutien à la mise en œuvre des engagements climatiques s'était accru pendant la crise du Covid. Les Espagnols (60 %) et les Portugais (58 %) sont ceux qui soutiennent le plus l’application de ces engagements ;
  • De nombreux Européens soutiennent un renforcement des contrôles aux frontières depuis le début de la crise. Ces chiffres vont de 48 % de la population au Danemark à 73 % au Portugal. Plus précisément, de fortes majorités en Bulgarie (61 %) et au Portugal (60 %), et d’importantes opinions minoritaires en Allemagne (46 %), au Danemark (48 %) et en France (46 %), se sont exprimées en faveur d'un renforcement des contrôles aux frontières extérieures de l'UE. Si l’on examine les résultats en fonction des partis, 65 % des sondés du Rassemblement National (RN) sont favorables à des contrôles plus stricts aux frontières extérieures de l'UE. Les Républicains sont également très favorables à cette mesure (58 %) et, même parmi les partisans de La République en Marche d’Emmanuel Macron, près de la moitié (47 %) sont de cet avis. Il est intéressant de noter qu'en dépit de leurs tendances eurosceptiques et de leur avis très tranché sur le contrôle des frontières, moins de la moitié (47 %) des électeurs du Rassemblement National (RN) sont favorables au rapatriement des pouvoirs de Bruxelles, en réponse à la pandémie sanitaire ;
  • Beaucoup de ceux qui sont en faveur de la fermeture des frontières et du retour du pouvoir aux États-nations, reconnaissent également l'intérêt de développer des réponses plus mondiales de la part de l'UE. De 42 % (en Suède et en Italie) à 76 % (en Bulgarie) des personnes qui réclament une réponse plus mondiale de l'UE sont en même temps favorables à un renforcement des contrôles aux frontières extérieures ;
  • La plupart des Européens interrogés estiment que l'UE n'a pas été « à la hauteur de ses responsabilités » durant la pandémie. 63 % des Italiens, 61 % des Français et 52 % des Espagnols sont en désaccord avec l'affirmation selon laquelle l'UE a été à la hauteur. La réponse de l'UE a été décrite par une grande pluralité (et dans certains cas une majorité) d'États membres, comme étant « inutile ». En France (58 %), en Espagne (45 %), en Allemagne (44 %) et en Bulgarie (50 %), les personnes estimant que l'UE a été inutile pendant la crise du coronavirus et que les réponses nationales ou mondiales sont plus importantes, sont trois fois plus nombreuses que celles qui ont jugé l’Europe utile (18 %, 17 %, 15 % et 18 % respectivement). En France, des majorités, ou des pluralités, dans tous les partis s’accordent pour dire que l'UE n’a pas été à la hauteur de ses responsabilités. Par exemple, 56 % des électeurs du Parti Socialiste (PS), 77 % de La France Insoumise (LFI), 78 % du Rassemblement National (RN), 63 % d'Europe Ecologie Les Verts (EELV), 63 % des Républicains (LR) et 49 % des partisans de La République en Marche (LREM) voient la réponse de l'UE sous un angle négatif ;
  • Il existe cependant un fort soutien en faveur d'une coopération accrue au sein de l'UE. Lorsqu'on leur a demandé si la réponse européenne à la crise du coronavirus révélait qu'il était nécessaire de renforcer la coopération au niveau européen ou si elle révélait que l'intégration européenne était allée trop loin, des majorités dans tous les pays ont opté pour une plus grande coopération (91 % au Portugal, 80 % en Espagne, 77 % en Italie et 68 % en Pologne). Même dans les États membres moins europhiles, comme la France (52 %), la Suède (51 %) et le Danemark (53 %), plus de la moitié des personnes interrogées ont choisi l'option de la coopération, et à peine 20 % ont déclaré le contraire ;
  • Les Européens sont divisés sur la question de savoir si les institutions européennes pourraient aider à la relance économique. Lorsqu'on leur a demandé d'où viendrait l'aide pour la relance économique, la majorité des personnes interrogées au Portugal (59 %), en Pologne (46 %), en Espagne (41 %), en Bulgarie (37 %) et en France (28 %) ont choisi l'UE. Toutefois, cela est beaucoup moins vrai dans les pays du Nord (Allemagne, Suède, Danemark) pour lesquels la crise a fait naître le sentiment largement répandu qu'ils devaient gérer ce genre de crises seuls. Par exemple, un peu moins de la moitié des personnes interrogées en Allemagne (48 %) ont estimé que leur « pays ne peut compter que sur lui-même » pour son redressement financier après la crise.

En segmentant les sondages, les auteurs de l'étude, Susi Dennison et Pawel Zerka, ont identifié quatre groupes d’électeurs apparus en Europe à la suite de l'épidémie de coronavirus, et examinent les points communs entre ces groupes et la manière dont ils pourraient se rassembler sur des questions clés de politique étrangère.

Le premier groupe – les « Internationalistes engagés » – est très présent dans chacun des États membres étudiés. Ce sont des alliés naturels des ambitions internationales de l'UE et, dans de nombreux cas, ce sont des partisans des partis centristes européens, notamment le Parti Démocrate (PD) en Italie, la République en Marche (LREM) en France et la Coalition Civique (KO) en Pologne. Par exemple, en Italie (où les internationalistes engagés représentent près d'un tiers de la population), le soutien au Parti Démocrate est deux fois plus élevé au sein de ce groupe que dans l'ensemble de la population du pays.

Le deuxième groupe – les « Eurocritiques internationalistes » – partage une vision d'une Europe plus forte et, comme les « internationalistes engagés », est heureux de soutenir une plus grande solidarité financière entre les États membres de l'UE, la mise en œuvre des engagements climatiques et les efforts visant à renforcer la production de produits médicaux et non médicaux au sein du bloc européen. Ils ne sont toutefois pas d'accord avec la conclusion de base selon laquelle ces mesures devraient nécessairement entraîner une plus grande intégration ou un élargissement de l'UE. Ils ne constituent un groupe d'électeurs dominant dans aucun pays, mais ils correspondent à au moins un cinquième de l'électorat dans chaque pays. Les électeurs du Parti libéral démocrate (FDP) en Allemagne font généralement partie de ce groupe, tout comme ceux d'Unidas Podemos en Espagne et des Frères d'Italie, en Italie. Ils comprennent également de nombreux électeurs des partis traditionnellement associés au courant dominant.

Le troisième groupe d'électeurs – les « Déconnectés de l’Europe » – est important, mais se prononce moins sur les questions et le rôle de l'Europe dans le monde post-Covid. Ce groupe d’électeurs est largement opposé à l'idée de partager le fardeau financier entre les États membres de l'UE, et est également plus susceptible de vouloir des contrôles frontaliers plus stricts. Ce groupe partage toutefois certains points communs avec les groupes précédents, notamment en ce qui concerne la surveillance pour des raisons sanitaires et la mise en œuvre des engagements climatiques. Ce groupe représente le plus grand groupe d'électeurs en Bulgarie (31 %), et est également très présent au Portugal (23 %) et en Italie (22 %). Il est également, dans de nombreux cas, le groupe le plus diversifié sur le plan politique. En France, par exemple, ce groupe représente un quart de la population et comprend des électeurs de La République en Marche, du Rassemblement National, des Républicains et des Verts ; tandis qu’on observe une situation similaire en Pologne, avec des électeurs du PiS et de la Coalition Civique.

Enfin, le dernier groupe – « La Nation d'abord » – est dominé par les partisans des partis populistes ou nationalistes, dont Lega en Italie, PiS en Pologne, Vox en Espagne, SD en Suède, et le Rassemblement National en France. Les membres de ce groupe sont moins susceptibles de soutenir l'engagement mondial, mais partagent beaucoup d'inquiétudes avec les autres groupes. Par exemple, en Allemagne, en France et au Danemark, un tiers d'entre eux sont intéressés par un retour de la production dans leur pays – même s'ils peuvent considérer qu'il s'agit d'une question de souveraineté nationale plutôt qu'européenne – et partout, sauf au Danemark, en Suède et en Allemagne, un tiers ou plus soutiendrait des propositions pour une plus grande solidarité financière en Europe.

Susi Dennison et Pawel Zerka notent que, bien qu'il y ait de grandes divergences d'opinion entre les quatre groupes, il est possible de les réunir sur des questions clés. Même sur des sujets délicats, tels que le contrôle des frontières, il est possible de constituer une large coalition pour l'élaboration d'un mécanisme procédural qui permettrait à l'UE de répondre efficacement à une crise sanitaire et humanitaire majeure. Une telle démarche réduirait considérablement la probabilité de voir les réponses nationales, qui divisent le bloc, se répandre en Europe en réponse à la fois au Covid-19 et à la crise des réfugiés de 2015.

En conclusion, les auteurs réaffirment que « de nombreux Européens ont le sentiment d'avoir été laissés seuls face à cette crise », et que pour obtenir leur soutien en faveur d'une voix européenne forte sur la scène mondiale, « les décideurs politiques devront créer des coalitions en identifiant les domaines où il existe un consensus ». Pour parvenir à un bilan positif et éviter une nouvelle vague d'euroscepticisme, le rapport appelle les dirigeants européens à mettre de côté leurs ambitions de « plus d'Europe » et à se concentrer plutôt sur l'identification et la construction de dénominateurs communs pour le bien de ses membres.

Susi Dennison, chercheuse et directrice du programme Europe Puissance de l'ECFR, a commenté le rapport soutenu par les sondages:

« La crise du Covid-19 a révélé une réalité que les responsables des politiques étrangères européennes soupçonnaient depuis longtemps. Les Européens sont, en fin de compte, seuls et vulnérables.

Les Européens ont digéré le fait que les États-Unis ne sont plus nécessairement un ami pour l'Europe en cas de besoin. Alors que l'Allemagne prend la présidence du Conseil européen le mois prochain, ce changement important de l'opinion publique envers les États-Unis pourrait pousser les gouvernements européens à suivre une ligne plus indépendante dans la reconstruction de l'ordre international après le Covid-19. »

Pawel Zerka, chercheur au programme Europe Puissance de l’ECFR, a ajouté :

« S'il est traité avec précaution, le traumatisme ressenti par les Européens pourrait se transformer en un soutien pour une Europe plus forte sur la scène internationale, défendant des valeurs clés, telles que l'État de droit, les droits de l'homme et la démocratie, et prenant le leadership mondial en l'absence des États-Unis.

Toutefois, comme le montrent nos sondages, cela repose sur un équilibre fragile. Par exemple, bien qu'il existe un soutien paneuropéen pour la mise en œuvre des engagements pris en matière de changement climatique, on constate une déception des citoyens quant au manque de soutien que l'UE leur a témoigné pendant la crise du Covid-19 et très peu d'éloges sur les performances de ses institutions. Dans l’ensemble, les électeurs européens ne sont pas impressionnés, mais ils croient néanmoins que l'Europe a la possibilité d'être plus souveraine et plus proactive face aux crises futures. »

 

Le rapport de Susi Dennison et Pawel Zerka, fait partie d'un programme plus large du think tank visant à examiner les besoins des Européens dans le monde post-Covid. Les publications précédentes de l'équipe « Unlock » de l'ECFR peuvent être consultées à l'adresse suivante : https://ecfr.eu/europeanpower/unlock