Un an après, une Inde « on the make »

Article de François Godement traduit de Livemint sur la politique de promotion du "Make in India"

ECFR Alumni · Director, Asia and China Programme
Senior Policy Fellow

Un an plus tard, Narendra Modi et le gouvernement de l’Alliance démocratique nationale sont bien avancés dans leurs efforts pour changer la perception de l'Inde. Certes, le verdict n’est pas encore tombé de savoirsi oui ou non les actions du gouvernement sont vraiment suffisantes pour atteindre un niveau général d’attentes qui a été très élevé. Mais même sur cette question, le débat a changé. Il y a un an, le sujet était encore les risques d'une politique intérieure créant des divisions – politique qui aurait eu pour effet d’intensifier les divisions communautaires et qui aurait été basée sur des tendances autoritaires. Maintenant, ce qui est questionné est le rythme réel du changement – qui tient cependant en grande partie au fait que l’organisation institutionnelle de l'Inde l'emporte sur toute impulsion du gouvernement. Cela ne permet aucunraccourci (l ' « Ordonnance Raj » ne s’est pas concrétisée). En soi, la résilience des institutions indiennes est une bonne nouvelle pour tout le monde.

Rares sont ceux qui doutent aujourd'hui du fait que Modi s’est élevé à une position au-dessus et au-delà de celle des éléments les plus fanatiques de sa propre base de soutien politique. De plus en plus, il peut compter sur la diplomatie internationale pour obtenir une opinion culturelle et politique positive – ce qui n’est pas un mince exploit étant donné que le Congrès a été le traditionnel récipiendaire de l’image démocratique de l’Inde.

Cela laisse la porte ouverte pour les véritables objectifs de Modi qui sont de faire avancer les intérêts indiens et d'atteindre le statut de puissance mondiale devant être prise en compte – c’est en effet, « India on the make ».

Ces buts sont difficiles à atteindre étant donné qu’il reste tant à faire pour l'économie nationale et la société indiennes. Le lien entre les deux est probablement symbolisé par la promotion internationale de la devise Make in India, mise en avant lors de chaque voyage que le premier ministre a fait à l'étranger. Ceci est l'aspect le plus risqué de la politique du gouvernement.

La promotion réussie de l’industrie manufacturière repose moins sur le transfert de technologie décidé par le gouvernement que sur un environnement favorable à l'investissement et à la rénovation d’infrastructures. Il ne fait aucun doute que le gouvernement vise cela – mais les investisseurs ne viendront pas tant que le pays ne sera pas prêt, et c’est dans ce laps de temps que réside le paradoxe principal de ce programme : les transformations de l'Inde se font de manière plus progressive que le bigbang, alors que la concurrence au sein d’une économie mondiale est brutale. Pour contrer cela, les mesures économiques devront jouer sur l'avantage qu’est le potentiellement énorme marché intérieur de l'Inde. Dans ce domaine, le transfert de ressources budgétaires et de décisions de dépenses aux Etats est un signal fort. Les investisseurs étrangers doivent s’habituer à traiter avec 29 états – et à compter avec, étant donné qu’il y a des tentations à en créer de nouveaux. La façon dont New Delhi sera en mesure de favoriser un environnement fiscal stable et de coordonner des projets et développements – les lignes ferroviaires ambitieuses, le plan d'énergie solaire de 100 gigawatts, les villes intelligentes – déterminera l’avenir du Make in India.

Ceci est la question réelle à long terme pour l’avenir international de l'Inde. Mais tandis que Modi se rend à l'étranger pour promouvoir l'Inde, ses partenaires regardent ce qu'il apporte au parti. La politique de voisinage dans le sous-continent a pris un tour qui augure du meilleur, surtout avec le Bangladesh. Après avoir accepté un peu plus tôt la décision défavorable d'un tribunal international, New Delhi a géré la question de la frontière terrestre du Bengale occidental parune gestion politique astucieuse. L'aide et l’ensemble des solutions stratégiques combinés apportés à l'île Maurice et aux Seychelles sont remarquables, tout comme le succès rencontré dans le processus d’amélioration des relations avec le Sri Lanka. Cela laisse le Pakistan comme le principal point d'interrogation. La présence du Premier ministre pakistanais Nawaz Sharif à la cérémonie d’investiture de Modi était un coup diplomatique, aussi important que l'apparition de Barack Obama lors de la célébration de la fête nationale. Le manque de continuité est souligné par l’extraordinaire offre de cash de la Chine au Pakistan. La Chine représente un problème dont personne n’ose parler.

Le fait que Modi ait tant résisté à la Chine sur les questions de souveraineté fondamentale et qu’il ait fait une ouverture rationnelle à la fois sur les questions économiques et frontalières sont à mettre à son crédit. Cela sera un processus long, dans lequel l'Inde devra être à la fois alerte et flexible. L'Inde entretient également des relations importantes avec le Japon et la Russie – est-ce suffisant pour couvrir ou encourager l’ouverture de la Chine ?

Cela ne prend pas en compte le vieil Occident – les États-Unis et l’Europe. Incontestablement, Modi a touché une corde sensible sur ce point. Avec Washington, il a surmonté les précédentes sources de tension et a amplifié la coopération stratégique qui existait. Son tour d'Europe est encore plus remarquable, avec une main tendue vers l'Allemagne au sujet de l’économie et un axe de sécurité en formation avec la France.

C’est avec les Américains et les Européens que l'identité future de l'Inde apparaîtra. Modi se révélera-t-il être un politique accompli maîtrisant la realpolitik en faisant évoluer le statut d’outsider de l'Inde par rapport à la Chine comme un atout stratégique vis-à-vis de l'Amérique ? Ou peut-être fera-t-il pleinement usage du potentiel de l'Inde à être une démocratie parlant à d'autres démocraties ? Jusqu'à présent, l’acronyme BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud) a symbolisé la nécessité pour l’Ouest de s’adapter aux économies émergentes. Mais l'existence politique des BRICS a toujours été douteuse – sauf quand il y a un besoin de résister à l'Ouest et de dire non, comme cela a parfois été le cas lors des négociations sur le climat. Sur le plan stratégique, le groupe des BRICS n’existe pas, mis à part leur commune allergie à l'interventionnisme international.

Les voyages soigneusement conçus de Modi et  l’attention qu’il porte aux relations bilatérales peuvent être améliorées par une position internationale plus active et responsable pour l'Inde. Le pays a la légitimité nécessaire et il est en train d’en acquérir les outils. Mais en a-t-il la volonté ? Traditionnellement, l'Inde a été plus réactive que proactive à l'ordre international. Est-ce que l’ambition d’un homme – une qualité dont Modi ne manque pas – peut inverser la tendance ? Cela accroitrait l’influence de l’Inde au-delà de son appartenance aux BRICS.