Tirer les bonnes leçons d’Alep

Nous devrions peut-être revoir nos attentes à la baisse et reconnaitre les limites et contreparties inhérentes à la prévention des atrocités à l’étranger.  

Also available in

La chute d’Alep cristallise la sensation d’effroi que beaucoup en Occident éprouvent depuis longtemps vis-à-vis de la guerre en Syrie. Selon le Haut-Commissaire des Nations unies aux droits de l'homme, les attaques récentes à Alep constituent certainement des crimes de guerre. Plusieurs rapports font état de civils tués de sang-froid, et les hôpitaux ont été plusieurs fois pris pour cible pendant l’offensive soutenue par la Russie. Tout ceci vient s’ajouter aux attaques quotidiennes aléatoires dans une ville densément peuplée. Tandis que ces atrocités ont lieu – et elles ne sont que le dernier chapitre d’une guerre rythmée par la brutalité avec laquelle elle a été menée par le président Assad – l’Union européenne (UE) et les Etats-Unis restent les bras croisés.

La catastrophe syrienne tourne en ridicule l’idée selon laquelle le monde a appris de ses erreurs passées et qu’il a su mettre en place une meilleure manière de répondre aux atrocités de masse. Ce qui se passe en Syrie met à mal les fondations du régime humanitaire mis en place au lendemain de la Guerre Froide. Les éléments principaux de ce système – le régime de justice et de responsabilité centré autour de la Cour Pénale Internationale, et la doctrine de la responsabilité de protéger les populations contre les atrocités de masse – se sont révélés sans aucune utilité face aux massacres perpétrés tout au long du conflit syrien.  Et suite à l’offensive lancée à Alep, qui semble constituer un moment décisif dans cette guerre, beaucoup ont décrié l’échec d’un monde incapable de se hisser à la hauteur de ses promesses et ont perçu ce dénouement comme l’échec de la volonté politique, voire l’échec de notre sentiment d’humanité.

Mais la réalité est toute autre. Le sort de la Syrie n’a pas laissé l’Occident indifférent. Les ministères des affaires étrangères européens ont consacré énormément de temps et d’efforts à la crise syrienne – dont l’importance a encore été accentuée par les problématiques intérieures liées au flux de réfugiés – sans pour autant trouver de solutions pour en venir à bout. Ce n’est pas comme au Rwanda ou à Srebrenica, où un simple recours à la force armée pouvait empêcher le massacre de milliers de civils, et où le défaut d’une volonté suffisante ou l’incapacité de reconnaitre la nature de ce qui se passait vraiment constituaient les obstacles principaux.

Cela ne veut pas dire que nos pays n’ont rien à se reprocher, mais il est impératif d’être précis sur la question soulevée par la catastrophe syrienne. Le problème n’est pas de savoir si la réaction inefficace des Etats occidentaux constitue ou non un échec de l’humanité – une accusation dithyrambique mais qui n’explique en rien la rationalité derrière les choix politiques des gouvernements occidentaux – mais de savoir si cet échec ne porte pas plutôt sur la vision. La réponse de l’Occident à la crise syrienne a donné l’impression qu’il n’y avait que peu de bonnes options et, sans un engagement clair à une politique unique, elle a oscillé entre une injonction rhétorique au Président Assad de quitter ses fonctions, un appel à une solution politique au conflit, des tentatives de fournir une aide humanitaire, et un soutien sélectif a minima des combattants rebelles. 

Dès le début du conflit, une majorité de décideurs européens a rayé l’option d’une action militaire directe, jugeant celle-ci inapte à empêcher les massacres ou modifier le cours du conflit. Lorsque des pays comme la France ou le Royaume Uni souhaitaient agir, ils étaient retenus par l’absence de soutien des Etats-Unis ou de leurs opinions publiques respectives. L’idée dominante était que le conflit était trop complexe, et que l’implications des différentes factions intérieures et autres puissances étrangères trop élevé pour permettre à l’Occident d’avoir un impact décisif sur son cours militaire. La réponse occidentale a d’abord été développée avec l’idée qu’Assad serait amené à un moment ou l’autre à quitter ses fonctions, puis progressivement avec celle que le soutien étranger à Assad ferait barrage à toute action occidentale. Le soutien américain aux rebelles a toujours été expérimental, retenu par l’inquiétude de venir alimenter les groupes djihadistes s’imposant progressivement dans le camp des insurgés.  

En somme, la vision de l’Occident était la suivante : il serait impossible de mener une action militaire sans risquer de voir le conflit escalader et de renforcer les groupes extrémistes. Telle quelle, cette approche n’a clairement pas suffi à empêcher la Syrie de sombrer dans un bain de sang – et elle n’a pas non plus conduit à la solution politique qu’elle poursuivait. Maintenant que la guerre a franchi une nouvelle étape, l’heure est venue de réfléchir aux enseignements à tirer – à la fois pour les victimes et afin d’éviter de réitérer nos erreurs à l’avenir.

Notre réflexion doit être guidée par deux questions : avec ce que l’on sait du déroulement du conflit, pouvons-nous maintenant identifier un moment où il aurait mieux valu adopter une approche militaire active ? Ou, à l’inverse, si nous avions été plus réalistes et nous étions résolus à ce qu’Assad survive au conflit dès le début, les pays européens auraient-ils pu encourager les rebelles à accepter un règlement viable du conflit et ainsi éviter le bain de sang qui a suivi ?

Ce commentaire n’a pas vocation à répondre à ces questions de manière détaillée, mais si je devais m’y atteler, je maintiendrais qu’il était légitime d’être prudent quant aux résultats que peuvent accomplir une action militaire en Syrie -surtout à la lumière de la réticence des opinions publiques européennes à consentir à l’utilisation de troupes terrestres. De la même façon, un accord politique aurait été difficile à conclure de toute manière, étant donné les enjeux pour les différentes parties et l’implication des puissances étrangères.

Si c’est le cas, nous sommes face à une réalité rétrospective bien peu réjouissante – celle que l’écrasement de la rébellion par les forces du régime, quelles que soient ses méthodes, était inévitable depuis le début.

Cela ne signifie pas pour autant que nos espoirs d’un engagement international plus poussé pour empêcher et punir les responsables de ces atrocités sont vains. Mais cela montre que nous n’avons pas su réaliser que les piliers de notre système humanitaire avaient toujours été profondément liés aux circonstances politiques. Dans la nouvelle page de politique internationale qui s’ouvre, nous devrions peut-être revoir nos attentes à la baisse et reconnaitre les limites et contreparties inhérentes à la prévention des atrocités à l’étranger, pour pouvoir préserver, dans une forme moindre, les ambitions humanitaires et les institutions qu’une époque plus optimiste nous a léguées.