Pour un « New Deal européen »

L'avénement d'une nouvelle génération de dirigeants en Europe ouvre la voie à une relance du projet communautaire

ECFR Alumni · Former head of ECFR Paris Office

Cet article a initialement été publié dans les Echos, le 03 septembre 2014.

C'est la rentrée ! Et, à Paris comme à Bruxelles, l'on découvre les visages des nouveaux « maîtres », chargés de l'économie française (Emmanuel Macron, 36 ans), de la diplomatie européenne (Federica Mogherini, 41 ans) ou encore de la coordination économique et du plan de relance européenne de Jean-Claude Juncker : a priori le Finlandais Jyrki Katainen, 41 ans, pour la fonction ; le Français Pierre Moscovici, 56 ans, pour le titre. Il était temps que cette génération-là, à l'instar des dirigeants britanniques (MM Cameron et Osborne, 43 ans et 38 ans lors de leur nomination) et italien (Matteo Renzi, 38 ans), prenne enfin les manettes. Car, dans ces domaines, il y a un besoin urgent d'idées et d'énergies nouvelles pour porter et incarner ce qui pourrait être un « New Deal français et européen ».

En économie, diplomatie et coordination économique, il y a un besoin urgent d'idées et d'énergies nouvelles pour porter et incarner ce qui pourrait être un « New Deal français et européen ».

Après quarante ans de laisser-faire et de laisser-dire, l'économie française s'effondre ce semestre sous le poids de ses dettes et déficits, et d'une idéologie socialiste inversée, qui privilégie aujourd'hui les rentiers et retraités, plutôt que la jeunesse sans emploi et ceux qui prennent des risques. En attendant les premières décisions concrètes, donnons crédit au Premier ministre et à son nouveau ministre de l'Economie de vouloir enfin démarrer le travail que n'ont pas osé faire leurs nombreux prédécesseurs, de droite et de gauche.

Idem pour la diplomatie européenne : à force de petits compromis et de grands reniements, chaque pays cherchant à protéger le pré carré de ses intérêts économiques et stratégiques, l'Europe est devenue quantité négligeable et négligée. La Russie peut faire la guerre en Ukraine sans craindre de représailles ; le Sahel, le Proche et le Moyen-Orient s'enfoncer dans la barbarie et l'entraînement au djihad : l'Europe ne fait rien car elle ne s'en donne pas les moyens.

Il en est de même pour la dynamique économique du Continent : au nom du fantasme de l'orthodoxie de Francfort, les dix-sept pays membres de la zone euro préfèrent la déflation, désormais avérée, et le chômage de masse en dehors de l'Allemagne et de l'Autriche, plutôt que la relance de l'Europe par une politique déterminée de grands travaux et de déploiement d'infrastructures paneuropéennes.

Faut-il que des chars russes passent la frontière polonaise [ … ] pour que nous nous décidions enfin à investir massivement, et de façon coordonnée entre les pays européens et leurs entreprises, dans notre sécurité collective, condition première de nos libertés individuelles

Dans son discours d'investiture le 15 juillet, Jean-Claude Juncker ne s'y est pas trompé : il faut d'urgence un « nouvel élan » pour l'Europe, un plan d'investissements supplémentaires de 300 milliards d'euros. Mais il nous faut 300 milliards d'euros chaque année, soit 2 % – seulement – du PIB de l'Union. Et non pas ce qui est proposé (300 milliards sur trois ans), qui ne suffira pas. Enfin, dans la liste de ces investissements supplémentaires à venir (énergie, transports, éducation, recherche), il manque un domaine essentiel : celui de la sécurité civile et militaire du continent européen. Faut-il que des chars russes passent la frontière polonaise, ou que des djihadistes fassent sauter la BCE de Francfort ou le Parlement européen de Strasbourg, pour que nous nous décidions enfin à investir massivement, et de façon coordonnée entre les pays européens et leurs entreprises, dans notre sécurité collective, condition première de nos libertés individuelles ?

Pour la première fois en un quart de siècle, depuis la chute du mur de Berlin, les conditions sont enfin réunies pour un tel « New Deal » : réformes structurelles et remise en ordre des finances publiques de chaque pays de la zone euro, la France et l'Italie, aujourd'hui les derniers élèves de la classe européenne, étant enfin décidées à le faire. Et en « échange », un programme massif d'investissements, pas de dépenses, dans les infrastructures de sécurité et de croissance du continent européen. Tous les outils sont là : ceux de la BCE et de la Banque européenne d'investissement ; le budget significatif de l'Union européenne (1.000 milliards d'euros sur sept ans) qui mérite d'être déployé autrement que dans l'épandage inefficace de subventions tous azimuts.

C'est maintenant à l'Allemagne de remplir sa part de ce “New Deal” européen

La volonté politique de la quasi-totalité des pays de l'Union peut s'exprimer pour une telle ambition. Un seul élève manque encore à cet appel-là, et c'est le premier de la classe européenne : l'Allemagne. Pour des raisons compréhensibles liées à son histoire et à sa démographie, l'Allemagne reste prostrée face aux défis du moment, condamnant sans le voir ni le vouloir le reste de l'Europe au chômage et à la déflation. Et à sa dépendance militaire à l'Otan, qui fête demain ses 65 ans, et dont le leadership américain ne masque plus son désintérêt pour l'Europe et sa tentation isolationniste.

Les signes encourageants d'une autre politique se multiplient outre-Rhin, du côté du président de la République allemande, Joachim Gauck, de la ministre de la Défense, Ursula von der Leien, du ministre de l'Economie, Sigmar Gabriel, ou du ministre des Affaires étrangères, Peter Steinmeier.

C'est maintenant à la chancelière Angela Merkel, à son ministre des Finances, Wolfgang Schäuble, et au président de la Bundesbank, Jens Weidmann, de bouger aujourd'hui. De remplir leur part de ce « New Deal » européen. Ne pas le faire serait une aubaine pour les partisans de l'éclatement de l'euro, du retour à l'Europe d'hier : celle du franc, du deutsche mark. Et de la guerre, froide ou chaude, mais cette fois-ci sans le soutien des Etats-Unis. « Nein, danke. »