Opinion publique et propagande en Russie

Alexey Levinson nous explique comment le désir de réaffirmer le statut de grande puissance de la Russie est à l'origine de la popularité de Vladimir Poutine dans les sondages

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Depuis le retour de la Crimée dans le giron de la Russie, l’action de Vladimir Poutine en tant que président de la Fédération de Russie a bénéficié d’un taux d’approbation global de 85% et plus. « La réunification de la Crimée et de la Russie » a également profité d’un soutien populaire de 85%. Mais ces résultats sont plus que le signe d’un culte de la personnalité – seulement 7% des personnes interrogées se déclarent fières d’être partisantes de M. Poutine.

Beaucoup d’observateurs en Russie et à l’étranger, et quelques citoyens Russes, attribuent ces résultats à la « propagande de Poutine »et, en effet, beaucoup d’indices tendent vers cette direction. Les trois principales chaînes de télévision émettant depuis Moscou, et qui se partagent 80 à 90% de l’audience russe, seraient sous le contrôle de l’administration présidentielle et pratiqueraient une autocensure rigoureuse. De plus, bien qu’il existe d’autres chaînes de télévision, celles-ci ont une audience limitée et un certain nombre d’entre elles ne discutent pas de politique.

Ce quasi monopole a eu une forte influence sur l’opinion publique. Lorsque l’on pose la question : « quelle source est utilisée pour vous informer sur les événements en Ukraine », plus de 90% des Russes mentionnent ces trois « principales » chaînes de télévision. Même parmi le tiers de la population (principalement les jeunes) qui affirme utiliser régulièrement Internet pour lire « l’actualité internationale », 75% disent obtenir leurs informations sur l’Ukraine de « chaînes de télévision gouvernementales ». Et même si les gens se plaignent de l’importance trop grande donnée à la violence et aux effusions de sang dans les journaux télévisés, ils continuent de les regarder.

Mais cette influence sur l’opinion publique ne s’étend pas à toutes les sphères de l’activité gouvernementale. Dans l’opinion publique coexistent un fort taux d’approbation général de l’action de Poutine et une appréciation beaucoup plus faible de son succès en matière de politique intérieure, en particulier dans sa gestion de l’économie. Cela sous-entend qu’une cote de popularité aussi élevée repose, non pas exclusivement sur la propagande, qui peut être, cependant, vue comme un moyen d’améliorer les résultats de sondages à tous les niveaux, mais sur un soutien exceptionnellement fort des Russes au comportement de Poutine vis-à-vis de ses homologues occidentaux.

La Crimée est un parfait exemple pour comprendre ce soutien. La plupart des Russes voient très peu d’avantages pratiques au rattachement de la Crimée à la Russie, mais ils y perçoivent, avant toute chose, la preuve que leur pays a enfin agi comme une véritable grande puissance. Selon eux, la Russie a agi sans prendre en compte la volonté et les intérêts de certains des plus grands et importants acteurs des affaires internationales – les Etats-Unis, l’OTAN et l’Union Européenne.

Cela rend beaucoup de Russes fiers. Des efforts particuliers en matière de propagande n’ont pas été nécessaires car, défier des puissances rivales est une manière de satisfaire ce vieux rêve de voir la mère patrie de nouveau accéder au statut de grande puissance. Même si, en principe, les répondants des sondages d’opinion s’accordent pour dire qu’ils seraient aussi satisfaits par des réussites scientifiques ou culturelles – comme le vol spatial de Youri Gagarine – le fait qu’aucun exploit de la sorte ne soit à portée de vue place une stratégie dure en matière de politique extérieure comme seul moyen d’atteindre cet objectif historique. Poutine a tenté sa chance et a gagné. Le seul but de la propagande dans ce cas a été de confirmer la réussite de la mission russe.

Les chaînes de télévision et autres médias ont eu un autre rôle très important à jouer. Les recherches du Centre Levada ont montré que les Russes sont pleinement conscients de l’opinion occidentale sur ce que la Russie a fait en Crimée et dans l’est de l’Ukraine. Pourtant, elles montrent également que les Russes sont prêts à soutenir la décision de Poutine d’ignorer les sanctions et l’hostilité de l’Occident dans tous les cas de figure. A l’inverse, alors que les Russes qui osent critiquer publiquement la politique de Moscou en Ukraine sont condamnés comme traîtres, l’idée que la Russie a violé le droit international qu’elle souhaitait que les autres Etats respectent est également très présente au sein de l’opinion publique. Ces deux idées opposées – que la Russie a fait quelque chose de grand et a eu raison de le faire, et qu’elle a enfreint les lois internationales et morales et a donc eu tort d’agir de la sorte – coexistent et s’affrontent dans l’esprit du public.

Dans ce cas, tout ce qui pourrait permettre de diminuer l’importance morale de l’adversaire et d’élever celui de la Russie permettra de dissiper le malaise provoqué par cette situation. Tout ce qui montre à quel point l’Occident est mauvais sera le bienvenu. Pour dire les choses franchement, le peuple est avide de tout type de propagande qui contribue à apaiser le sentiment profond et perturbant d’avoir mal agi.

La façon dont la Russie développe sa propagande dans le reste du monde a été une source de préoccupation.Toutefois, l’Europe s’inquiétait également de l’influence extérieure de la Russie pendant la Guerre Froide, mais, au final, elle s’est rendue compte de la résistance de ses sociétés. Il y a, en effet, beaucoup de façons plus efficaces d’exercer une influence, en particulier à travers l’engagement des élites. Ainsi, les sondages montrent, aujourd’hui, que la population allemande n’est, dans une large mesure, pas affectée par la propagande russe. Cependant, comparer la propagande actuelle avec celle de la Guerre Froide revient à manquer le changement profond qui a eu lieu dans le comportement de la Russie. Les trolls russes sont stupides et inefficaces, mais prennent beaucoup d’espace et de temps d’antenne. La nouvelle propagande de la Russie n’a pas pour but de « vendre » une vision particulière du monde, mais de déformer les flux d’informations et d’entretenir la nervosité des publics européens.

Que l’Europe puisse répondre à cela est, en l’espèce, une question très débattue : l’idée européenne de lancer une chaîne télévisée alternative en langue russe  pour rivaliser avec Russia Today et d’autres chaînes financées par Moscou circule depuis un certain temps. Pourtant, peu de choses semblent recommander une telle initiative. Le public russophone est un public très particulier et il est impossible d’atteindre la population russe de l’extérieur de la Russie. Ainsi, de nombreux expatriés russes à Londres ou ailleurs, qui sont libres de regarder le journal télévisé de leur choix, soutiennent l’action de la Russie en Crimée. De même, si Moscou s’aperçoit de toute tentative de créer un média concurrent, il n’aurait qu’à investir encore plus de capitaux dans ses propres programmes. Ce ne fut pas, après tout, la propagande qui a contribué à la fin à la Guerre Froide, mais les échanges internationaux, et ceci est ce sur quoi l’Europe devrait concentrer ses efforts. Toutefois, cela sera également rendu beaucoup plus difficile si les récentes discussions russes sur l’arrêt des flux de financement occidental des programmes d’échanges d’étudiants aboutissent.

De nombreux experts prédisent que les Russes cesseront de soutenir Poutine dès que les difficultés économiques – peut-être causées par les sanctions occidentales – deviendront insupportables. Cependant, il n’existe pas de réelle preuve en faveur d’une telle hypothèse. L’expérience de pays pauvres ayant des régimes non-libéraux mais populaires en Amérique Latine montre qu’il est facile de convertir des problèmes économiques en un vecteur de mobilisation populaire. La moitié de la population russe dit avoir déjà été sérieusement affectée par la crise économique, toutefois, cela doit encore être converti en critique des autorités.

L’opinion public russe peut, et va, un jour changer mais seulement si la structure sociale de la société russe change ou si les Russes estiment que leur revendication d’un statut de grande puissance égal à celui des Etats-Unis est reconnu par ce dernier. A leurs yeux, la notion de respect va de pair avec une certaine dose de peur.

 

Alexey Levinson est un Senior Researcher au Centre Levada. Une version de cet article, basé sur les sondages du Centre Levada et d’autres études, a été pour la première fois présentée lors de la réunion du Groupe Stratégique UE-Russie de l’ECFR au mois de juin 2015.