L’Europe vue de l’extérieur – le point de vue britannique

Une contre-révolution politique à l’encontre de l'Union européenne est en cours

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Cet article fait partie de notre série La Grande-Bretagne en Europe.

 

Une contre-révolution politique à l’encontre de l'Union européenne est en cours. Avec du recul, le Brexit pourrait être perçu comme la première convulsion d’une longue série menant à un séisme politique qui concernerait, en réalité, l’ensemble du continent européen.

Le Brexit pourrait se révéler très dangereux pour le Royaume-Uni. Il y a eu un choc à court terme : l'économie britannique est sur le chemin de la récession, la livre est en chute libre, les banques commencent à déménager, et la politique britannique est devenu un jeu de chaises musicales où les chefs politiques quittent la scène les uns après les autres. Le racisme montre son vrai visage : la police britannique a confirmé une augmentation des crimes haineux à hauteur de 57% dans la semaine qui a suivi le référendum. Cependant les perspectives à long terme signalent un changement beaucoup plus fondamental :  une perte considérable d’envergure de la voix politique et économique britannique dans le monde.

De même que certains éléments de la campagne britannique pour le Brexit étaient propres au Royaume-Uni, le Brexit ne constitue pas une caractéristique de l'exceptionnalisme anglo-saxon. Il est au contraire le symptôme et l’accélérateur de tendances plus larges qui touchent l’ensemble des Etats membres.

 

L’appel au peuple

 

Le résultat du référendum a choqué l'élite britannique. Malgré la forte participation de 72% – qui, dans la période précédant le référendum, avait été considéré comme un présage favorable pour la victoire du « Remain » – la majorité a voté pour quitter l'Union européenne (UE). L’autopsie du résultat a conclu que le Brexit était la conséquence d’un cocktail toxique d’incertitude économique, d'anxiété culturelle, et d'aliénation politique de la population. Cela est vrai, mais un défi plus grand encore le sous-tend : l'UE n'a plus un discours clair sur sa propre raison d’être.

Le sociologue Abraham Maslow est connu pour avoir développé l'idée d'une hiérarchie des besoins. Sur la base de cette théorie, l’enquête sur les valeurs britanniques a divisé la société britannique en trois segments distincts : les sédentaires, les ambitieux et les aventuriers.

Ces trois groupes représentent chacun environ un tiers de la population britannique. Les sédentaires sont naturellement conservateurs, centrés sur les questions de sécurité et d'appartenance. Les ambitieux ont pour objectif de maximiser leur richesse et leur développement personnel. Enfin, les aventuriers ont satisfait leurs besoins matériels et sont intéressés par la réalisation de soi et se sentent concernés par l’état du monde.
 
Il n'y a pas si longtemps, l'Union européenne était attractive pour ces trois groupes. Elle offrait aux sédentaires la paix et la stabilité. Aux ambitieux, le marché unique promettait emplois et prospérité. Pour les aventuriers, l’Union européenne avait quelque chose d’exotique et d’excitant. Cela n’est désormais plus le cas. Les sédentaires sont perturbés par les changements qu’ont apporté les migrants dans leurs villes d'origine. Les perspectives des ambitieux s'assombrissent. On leur a dit que le Royaume-Uni était ancré à une économie européenne en déliquescence et que lorsque le cordon sera coupé la Grande-Bretagne pourra enfin déployer ses ailes et s’élever vers de nouveaux sommets. Enfin pour les aventuriers, l'UE est devenue un mollusque bureaucratique ennuyeux, symbolisé par un ciel gris de Bruxelles, tandis que c’est cette fois le Brexit qui offre des promesses d'exotisme et de nouveautés.

L’une des plus grandes réussites de la campagne pour la sortie de l’UE a été de remporter la victoire sans jamais présenter un plan cohérent d’un éventuel avenir de la Grande-Bretagne hors de l’UE. Cette stratégie avait pour objectif de rassembler des électeurs très différents. De nombreux modèles concurrents – et mutuellement exclusifs – ont été discutés : devenir la Singapour de l'Europe ou s’adapter au « modèle albanais ». Les électeurs ont soutenu le départ pour des raisons très différentes. Les sédentaires espéraient que la sortie britannique conduirait à moins d’immigration. Les ambitieux voulaient que la Grande-Bretagne finalise ses traités de libre-échange avec la Chine et d'autres puissances émergentes afin de devenir une puissance économique. Les aventuriers, quant à eux, étaient à la recherche d'une nouvelle identité captivante en dehors de l'Europe bureaucratique. La grande majorité d'entre eux seront déçus, indépendamment des résultats des négociations, mais la plupart d'entre eux ne le sait pas encore. Les campagnes anti-européennes dans toute l'Europe sont en train d'adopter la même tactique.
 

Une contre-révolution

 

Pour beaucoup, l'UE est devenue le contraire des promesses qu’elle portait autrefois. Il n’y a encore pas si longtemps, l'UE considérait qu’elle promouvait une forme de révolution politique et qu'elle avait trouvé une nouvelle façon de structurer la politique mondiale. Elle était un projet basé sur et incarnant les valeurs des Lumières : la raison, le libéralisme et la démocratie représentative. C’était une révolution qui faisait progresser les droits individuels, le droit international et la mise en commun des souverainetés à travers la puissance transformatrice de l'élargissement, la politique de voisinage, le renforcement des institutions mondiales et l’intégration régionale. L'Europe regardait vers l'avenir avec confiance et avec la conviction qu’elle pourrait changer le monde à son image. Dans cet esprit, je publiais un livre en 2005 expliquant la raison pour laquelle l'Europe dominerait le XXIe siècle. Je soutenais que le pouvoir d’osmose de l'Europe finirait par embraser son voisinage, que de plus en plus d'institutions internationales apparaîtraient, façonnées à l'image de l'UE, et que l'interdépendance saurait nous rapprocher.
 
Mais plutôt que de refaire le monde à son image, l'Europe craint plutôt aujourd’hui la puissance transformative de ses voisins. Plutôt que d'exporter ses valeurs, nous importons le chaos. Plutôt qu'une « communauté de destin », nous avons été témoins d’un délitement de la solidarité et de la division d’un continent. L'UE se rétracte au lieu de s’élargir. L’interdépendance crée des conflits plus qu’elle ne les restreint. Face à la multiplication des crises, de la Crimée aux réfugiés, l'UE a perdu son rayonnement mondial.

Le Brexit est un excellent exemple de la contre-révolution qui s’élève à l’encontre de tout ce que l'UE représente. La campagne pour le Brexit s’est attaquée aux valeurs de la raison et de l'éducation, en faisant valoir que les gens « en avaient assez des experts ». La croyance dans le fait que le rapprochement par le commerce et les échanges pouvait être porteur de progrès a été abolie en faveur d'un retour aux prétendues certitudes de l'indépendance, pourtant révolues depuis longtemps.
 
Le continent fait face à la même situation. Les parties jouant sur le même registre sont au pouvoir dans un tiers des Etats membres de l'UE. Dans d'autres, ils se sont emparés de l'agenda politique et contraignent les partis majoritaires à adopter leurs positions. Ils sont eurosceptiques, dédaignent l'OTAN, soutiennent Poutine, réclament la fermeture des frontières et la fin du libre-échange. Le consensus laxiste en faveur de l'intégration européenne a disparu. Beaucoup sont soumis aux mêmes tendances politiques qui ont influencé le résultat du référendum britannique : la défiance envers les élites, d’importantes minorités qui se sentent politiquement et économiquement marginalisées, la peur de l'immigration, et la montée de la politique identitaire.

 

D’une Europe diplomatique à une Europe populaire

 

La tendance aux référendums est particulièrement inquiétante. Partout en Europe, les partis contestataires réclament des référendums, en essayant de reproduire le succès de la campagne britannique pour la sortie de l’UE. Une enquête de l’ECFR montre que 32 autres référendums sont proposés au sein de l’UE dans 18 Etats membres. Prétendant rendre le pouvoir au peuple, les référendums sont devenus des armes de choix avec lequel les parties contestataires rallient le soutien populaire à leurs causes. Ceci est un cauchemar non seulement pour les partis de gouvernement, mais aussi pour la gouvernance démocratique. Comme l'expérience des référendums en Californie l’a montré, le public a tendance à voter pour des choses contradictoires – comme par exemple la réduction des impôts et la demande pour plus de protection sociale, ou encore la protection de l'environnement et la baisse des prix du gaz.

Plus inquiétant encore, les référendums sont toujours un jeu à somme nulle : le gagnant remporte tout et il n'y a pas de place pour la négociation et le compromis. Or, le compromis et la diplomatie sont les principes fondateurs de l'UE. Celle-ci a une longue tradition de négociations pour désamorcer les conflits en les réduisant à des questions bureaucratiques, gérables, au lieu de les politiser en débats stériles. Dans un avenir proche deux idées se feront face : l'UE diplomatique telle qu'elle avait été conçue par Jean Monnet, par opposition à une Europe démotique, telle qu’elle avait été présentée par les partisans britanniques du Brexit et les partis contestataires européens, qui transforment les compromis diplomatiques en batailles politiques. L'enquête de l’ECFR sur les partis contestataires montre comment les forces politiques utilisent les appels aux référendums pour transformer la politique en lutte entre les élites cosmopolites et les partisans d’une politique identitaire.

Aussi difficile que soit la situation pour les États membres, cette dynamique est bien plus néfaste encore pour l'UE dans la mesure où elle bouleverse ses fondements mêmes. L'UE est l'expression ultime de la démocratie représentative dans laquelle les représentants européens sont élus par les représentants nationaux. Mais ces couches de représentations sur lesquelles se fonde l'Union européenne ont généré le sentiment que le pouvoir est aux mains d’une « super-élite », bien loin des citoyens ordinaires. Ce sentiment a fourni aux partis nationalistes la cible parfaite pour leurs campagnes anti-UE. Si l'on ajoute à cela leurs campagnes de terreur sur des questions comme l'immigration et le commerce, leur capacité à attirer des électeurs frustrés, marginalisés et anxieux est forte. Les idées que le projet européen incarnait durant les dernières décennies de la Guerre froide n’agissent plus comme une force motrice pour l'intégration européenne, et deviennent au contraire une cible pour les forces anti-establishment qui cherchent sa désintégration. La chose la plus inquiétante pour l'état actuel de l'UE n’est donc pas le départ récent de la Grande-Bretagne, mais la fragilité des 27 Etats membres restants, qui sont soumis aux mêmes tendances qui ont conduit au résultat du référendum au Royaume-Uni. Il est possible que nous soyons les témoins non seulement de la désintégration de l'UE, mais aussi de celle de ses Etats membres.

 

Le futur de l’Europe

 

Nous sommes au début d'un processus de divorce long et incertain. Les décideurs européens doivent agir rapidement pour limiter les risques. L'UE devrait travailler à maintenir ses liens avec la Grande-Bretagne, en prenant garde de distinguer les domaines où la coopération serait bénéfique à tout le monde, et ceux où une attitude trop accommodante envers le Royaume-Uni pourrait alimenter la contagion. Le marché unique ne peut pas survivre si les pays sont autorisés à se défaire d'une grande partie des acquis. Mais de nombreux pays ont des liens commerciaux étroits avec la Grande-Bretagne qu'ils veulent préserver. L'UE devrait chercher à les arranger de manière à ne pas porter atteinte à la structure du reste de l'UE.

Le gouvernement britannique devrait poursuivre un modèle de partenariat existant, plutôt que d'essayer de construire une relation totalement nouvelle. Il est en effet peu probable que les Etats membres restants souhaitent s'écarter des modèles existants. Chaque Etat membre devant donner son accord sur le nouveau modèle, un arrangement similaire à celui avec la Norvège, en un peu plus développé, semble raisonnable.

Pour l'UE, la solution ne peut pas être simplement de continuer comme si de rien n’était. Le moment est venu pour conduire une réelle introspection et réflexion sur l'avenir du projet européen.

L'UE était fondée sur l'idée que l'interdépendance réduit le risque de conflits. En mêlant des moyens de production européens ensemble – d'abord sous la forme de la Communauté du charbon et de l'acier européen, puis plus tard avec le Marché commun et l'Euro – l'UE espérait relier les Etats européens ensemble si étroitement que la guerre entre eux ne serait plus envisageable. Cette connectivité économique a ensuite créé une connectivité plus politique, menant à une superstructure européenne. Cette idée est aujourd'hui remise en question de manière fondamentale à la fois par le départ du Royaume-Uni et par les forces sous-jacentes de la désintégration. La question doit donc être posée : pour quelle Europe doit-on se batte aujourd'hui ? Comment l'UE, à la fois précieuse et dysfonctionnelle, peut-elle être sauvée et perpétuée ?

Les intellectuels et commentateurs ont échoué à réinventer l'idée d'Europe de manière à ce que celle-ci inspire la confiance aux citoyens qui ne possèdent pas de formation universitaire, ou qui n’appartiennent pas à ces classes cosmopolites qui ont largement bénéficié de l'intégration européenne. La nouvelle raison d'être de l'UE doit être l'atténuation des effets néfastes qui découlent de la connectivité européenne et mondiale croissante. Bien qu’il soit vrai que l'interdépendance a contribué à rendre la guerre impensable et a permis la création de richesse, celle-ci a également suscité un fort mouvement d’opposition à l'UE, que ce soit avec l'euro, la libre circulation ou le terrorisme. Pendant trop longtemps, les élites ont dépeint les effets de la connectivité et de la mondialisation en termes exclusivement positifs, en ignorant les effets négatifs.

Il est crucial que les Européens reconnaissent et prennent en compte les sources de mécontentement afin de repenser l'idéal européen. Plutôt que de se concentrer sur le désir de rassembler encore davantage les peuples, la prochaine phase de l'intégration doit consister à faire en sorte que les gens se sentent en sécurité avec cette interdépendance, en les protégeant de ses effets néfastes. Cela signifie redistribuer certains des avantages économiques de la libre circulation aux communautés les plus défavorisées. Cela signifie un contrôle renforcé des frontières et la coopération accrue contre la menace terroriste. Cela nécessite une intégration plus souple de la zone euro et des migrations.

Alors que le réflexe de l'UE pourrait être de se renfermer sur elle-même, le monde et ses problèmes ne disparaîtront pas, et beaucoup de ces questions sont désormais existentielles pour les gouvernements nationaux. Peu, si ce n’est aucun, des défis de la politique étrangère d'aujourd'hui peuvent être gérés correctement par des États membres agissant seuls. Il est également important de noter que le Brexit a probablement changé la façon dont les partenaires, les alliés et les adversaires perçoivent l'UE – et sûrement pas pour le meilleur.

L'UE ne doit pas développer une politique étrangère pour une Europe qui n'existe pas. De nouvelles réalités doivent être prises en compte. Les Etats membres doivent reconnaître que les crises ont frappé les Etats et les peuples de manière asymétrique. Il n'y a pas d'instinct pour développer une réponse commune. Il faut se concentrer sur l'essentiel et construire une réponse européenne par le bas. Par conséquent, la plus haute vocation des institutions de Bruxelles sera de défendre les Etats-nations de l'Europe plutôt que de cultiver leur propre pouvoir. L'UE devrait être vue comme la première ligne de défense pour les priorités nationales, plutôt qu’une entité qui tente de les suspendre.

Pour repenser l'idée d'Europe, nous devons protéger ce qu’il reste de l'UE et empêcher les 27 Etats restants de se désintégrer davantage. Cela signifie avoir une idée européenne qui est assez large et assez inclusive pour que tous les Etats membres puissent y trouver leur place. Nous devrions penser dans quels domaines approfondir leur coopération – de préférence dans plusieurs domaines en même temps, afin que des compromis puissent être trouvés entre eux.

Enfin, une place doit être accordée à la Grande-Bretagne dans la politique étrangère européenne. Le Royaume-Uni peut être en dehors de l'UE, mais il continue de faire partie de l'Europe. Dans quelle mesure la Grande-Bretagne peut-elle être intégrée pour soutenir la politique étrangère européenne ? Ceci est un défi particulièrement important étant donné que la majeure partie de la politique étrangère de l'UE consiste dans des politiques nationales externalisées – les sanctions économiques, les accords commerciaux, l'énergie, les régimes de visa, etc. – qui sont acceptées par le Conseil des affaires étrangères où le Royaume-Uni ne sera pas représenté une fois qu'il aura quitté l’UE. Une forme de statut de “membre associé” pourrait être une alternative, à l’instar des membres associés de l'OTAN tels que la Suède ou la Finlande.

La nouvelle Europe a un besoin urgent de faire appel à tous les segments de la population si elle veut demeurer pertinente. Admettre l'existence « d’un côté obscur » de la mondialisation et de l'interdépendance et agir de manière à protéger les citoyens de l'UE contre celui-ci pourraient constituer une première étape clé.