Le débat autour du Brexit continue de faire fausse route

Les négociations ont peu de chances d'aboutir si vous ne prenez pas en considération le point de vue de votre interlocuteur. 

Senior Policy Fellow

Ces six derniers mois qui ont suivis la décision du Royaume-Uni de quitter l’Union européenne (UE) ont été pour le moins très étranges. La livre sterling s’est immédiatement effondrée – et puis plus rien. On a l’impression d’être gelés en pleine action à la manière de Vil Coyote des Looney Tunes : nous avons sauté de la falaise mais nous restons suspendus dans le vide, dans l’attente que la loi de la gravité se décide enfin à faire son travail.

Dans l’attente de conséquences palpables, et en l’absence de toute déclaration du gouvernement britannique sur son plan d’action (qu’il a d’ailleurs bien du mal à définir), le vide a laissé la place aux spéculations. Comment « reprendre le contrôle » sans faire sombrer l’économie ? A-t-on voté pour un Brexit « soft » ou « hard » ? Comme on pouvait s’y attendre, cette conversation nationale s’est principalement centrée sur la question de l’état du pays, et s’est interrogée avant tout sur la nature de la relation qu’un pays aussi profondément divisé pourrait accepter de la part de l’Union européenne (UE).

La conversation a laissé de côté ce que les continentaux pourraient eux accepter, et n’y a fait référence que par l’intermédiaire de référence ludique aux intérêts des fabricants de voitures allemands ou des viticulteurs italiens. C’est bien dommage, étant donné que les négociations ont peu de chance d’aboutir si vous ne comprenez pas le point de vue de votre interlocuteur. 

Les Européens n’ont pas dit grand-chose et ont laissé savoir que c’était aux Britanniques de faire le premier pas. Mais ce qu’ils ont dit, à Bruxelles ou dans les capitales nationales, était concordants les uns avec les autres.

Les thèmes récurrents ont été le refus d’enclencher les négociations avant le déclenchement de l’article 50 ; la nécessité de régler les modalités du divorce avant toute définition d’une future alliance entre les deux parties ; le caractère indissociable du marché unique des « quatre libertés », notamment la liberté de circulation ; l’impossibilité de rejeter les responsabilités de l’appartenance à l’UE tout en souhaitant vouloir continuer à jouir des privilèges qui y sont associés.

Le fait que la France soit hostile à tout « traitement de faveur » n’est pas surprenant. Mais même ceux qui se présentaient comme des alliés potentiels de la Grande-Bretagne sont restés sur la réserve. La chancelière Merkel continue d’insister sur le fait que Londres ne pourra pas « faire son marché » ; le ministre hollandais des Finances a qualifié les demandes du Secrétaire d'État des Affaires étrangères Johnson « [d’]intellectuellement impossibles et politiquement irréalisables » ; et le président du Conseil européen Donald Tusk a fustigé toute « incantation ». Comme Michel Barnier, le négociateur en chef de l’UE, Tusk insiste sur le fait que vous êtes soit dans l’UE, soit à l’extérieur – ce qui rend les discussions autour d’un Brexit « soft » ou « hard » tout bonnement superflues.

Les ministres britanniques ont eu tendance à considérer toutes ces déclarations comme des prises de positions pour les négociations à venir. Philip Hammond a même fait remarquer à quel point les européens apparaissaient « disciplinés ». Mais la discipline et les différents acteurs de l’UE font deux : si les Européens disent tous la même chose c’est parce qu’ils pensent et ressentent les mêmes choses. Ils pourraient être incités à changer d’avis ; ils pourraient être expulsés du pouvoir par des courants populistes dans les mois à venir, auquel cas tous les paris seraient alors ouverts. Mais nous devons au moins prendre en compte leurs positions actuelles. Voici certains points clefs.

 

Dans l’ensemble, la classe politique européenne soutient le projet de l’UE

Londres n’est pas seule capitale prête à accuser Bruxelles d’être responsable des mauvaises récoltes et de la stérilité des vaches laitières, quand ça l’arrange. Cependant, on voit de plus en plus les décideurs européens, surtout dans les Etats membres les plus anciens, avoir foi en l’UE, être convaincu que le projet qu’elle propose mérite qu’on se batte pour le maintenir, et être profondément investi dans celui-ci.  Cette attitude est difficile à adopter pour les Britanniques, qui ont toujours perçu l’UE d’un point de vue purement utilitariste, et qui ont été conditionnés par leur media à voir Bruxelles avec peur et dédain. Mais, lorsque les constructeurs automobiles allemands concèdent qu’ils regretteront les pertes de vente engendrées par la sortie du Royaume-Uni mais que leur chancelière a des préoccupations plus importantes, ils le pensent vraiment.

 

L’UE est avant tout une communauté de droit

L’objectif premier de l’UE n’était pas d’abolir la compétition entre les Etats européens mais de la sortir des champs de bataille pour la mettre dans les salles de réunion.  Le respect de la légalité, des processus et des précédents sont solidement enracinés. Donc, lorsque la Grande-Bretagne déclare vouloir conserver des liens étroits avec l’UE, les Européens cherchent un modèle à suivre, particulièrement du côté de L’Espace économique européen (EEE) (le « modèle norvégien ») ou de l’union coutumière entre l’UE et la Turquie. Les Britanniques ont déjà clairement fait savoir qu’ils voulaient quelque chose de plus poussé (ce qui n’est pas surprenant  – le rapport récent de la Chambre des Lords souligne que ces deux modèles n’offrent qu’un accès partiel au marché en contrepartie d’un abandon réel et douloureux de souveraineté). Mais l’idée d’un « accord sur-mesure » pour les Britanniques ne viendrait pas naturellement aux Européens, même s’ils étaient d’humeur indulgente.

 

Les Européens ne sont pas d’humeur indulgente

Selon le Secrétaire d'État britannique aux Affaires étrangères, il existe une « affection profonde et sous-jacente de l’Europe à l’égard de la Grande-Bretagne ». Un tel sentiment a peut-être existé auparavant ; aujourd’hui, il n’en reste presque plus rien. Quarante ans d’exigence de traitement de faveur ont souvent cet effet – encore plus lorsque, non-satisfaits de la série de concessions qui leur avait été faite (les ristournes budgétaires ; le refus d’adhérer à l’euro et à Schengen ; une grande marge de manœuvre en matière de coopération de sécurité et des forces de l’ordre), les Britanniques ont demandé une « renégociation » afin d’obtenir des privilèges encore plus importants.

De nombreux Européens étaient furieux lorsque David Cameron a proposé ce referendum, qu’ils ont perçu comme un pistolet sur la tempe, mettant à l’ordre du jour des préoccupations britanniques triviales alors que l’agenda européen était déjà surchargé et que le continent se trouvait au paroxysme de la crise des réfugiés dans laquelle nous avons refusé d’intervenir.

Dans de telles circonstances, la tendance clairement assumée du « leave » dans le débat britannique ne fait qu’aggraver la situation. Celle-ci souffre également des déclarations telles que celle du Secrétaire d’Etat à la Défense Michael Fallon qui a affirmé son intention de continuer à s’opposer à toute tentative d’intégration de la défense européenne, pourtant soutenue par l’ensemble des autres Etats membres, tant que le Royaume-Uni resterait dans l’UE. Le ministre allemand de la Défense, en particulier, n’a pas caché son exaspération. Fallon a depuis été prié de quitter son poste, et Johnson a mis fin à cette attitude qui consistait à tourner en rond – avant d’affirmer dans un journal tchèque que l’attachement des Européens à la liberté de mouvement était une « connerie ».

La Grande-Bretagne vient de prendre une importance décision nationale pour des raisons largement émotionnelles et on aurait tort de supposer que les Européens ne vont pas réagir à ces provocations et n’auront en tête que leurs intérêts économiques lors qu’ils se rendront à la table des négociations sur le Brexit.

 

Les Européens ont la main dans ces négociations

C’est d’autant plus vrai lorsque nous sommes les « demandeurs » et que le processus de négociation, surtout en raison des impératifs de temps, penche en faveur de l’UE. Bien sûr, nous avons certains atouts à notre disposition – notre « excédent en matière de sécurité » surtout. Les pro-Brexit ont également pointé du doigt le déficit commercial britannique avec l’UE. Mais il serait plus aisé de comprendre la réalité de la position britannique à travers une expérience de réflexion :  imaginez ce qui nous attendrait en avril 2019 si aucun accord n’était passé, aucune prolongation de délai accordée. Le trafic serait entièrement interrompu : aucun avion ne décollerait, aucun ferry ne prendrait le large, les camions seraient forcés de rebrousser chemin à l’approche du tunnel sous la Manche. Qui serait alors isolé : la Grande-Bretagne ou le continent ? Bien sûr, cela n’arrivera pas. Mais les contraintes de temps sont telles que la nécessité d’un arrangement de transition se fait déjà ressentir des deux côtes, et ce sont ces mêmes contraintes qui risquent d’amoindrir nos chances d’obtenir une version améliorée des accords avec la Turquie et la Norvège pour cette période de transition. Si l’on veut éviter que le Brexit ne devienne un choix entre une humiliation nationale et un désastre économique national, nous avons besoin de toute l’aide et la coopération de nos partenaires de négociation et nous devons comprendre qu’il nous incombe de leur donner une raison valable de nous tendre la main.

David Cameron restera dans les mémoires comme le Premier ministre qui a fait primer son parti sur son pays. Son successeur aura peut-être les mêmes priorités. Mais si Theresa May et ses ministres ont la ferme intention de négocier le « meilleur accord possible pour le Royaume-Uni », il faudra qu’ils se mettent à la place des Européens et qu’ils élaborent leur stratégie d’action en fonction. Si la vantardise est bien utile à l’intérieur des frontières, c’est une stratégie pour le moins déconcertante lorsque l’on veut encourager son interlocuteur à voir les Britanniques comme des partenaires post-Brexit importants plutôt que des gens qu’on se réjouit de voir enfin partir. Ou, plutôt, des gens que l’on pensait déjà partis : comme le correspondant en chef sur l’Europe du journal Politico le souligne, l’Europe est déjà passée à autre chose.

Une fois que le meilleur accord possible sera conclu, et que les conséquences du Brexit pour le pays pourront être clairement évaluées, le gouvernement aura l’obligation de s’assurer que le parlement et le peuple britannique pourront dire si cet avenir est bien celui qu’ils souhaitent. En effet, la pensée magique ne sera d’aucune aide lorsque la gravité fera enfin effet.