L’Allemagne et le Royaume-Uni : quel changement de rôle ?

Dans ces temps dangereux pour les pays et sociétés libres de l’Europe, la Grande-Bretagne est-elle toujours un partenaire sur lequel l’Allemagne peut compter ?

ECFR Alumni · Head, ECFR Berlin
Senior Policy Fellow
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Cet article a d’abord été publié par RealClearWorld.com.

 
« C’est la fin de l’été ».  C’était le message de la chancelière allemande Angela Merkel à la fin de juillet lorsqu’elle décida d’interrompre ses vacances pour sa conférence de presse estivale annuelle. À la suite des attaques de Würzburg, Munich et Ansbach, ainsi que de la tentative de putsch en Turquie, Merkel a dû répondre à l'opinion publique allemande sur certains sujets essentiels de la politique du gouvernement.

Lors de cette conférence de presse, la chancelière aborde traditionnellement de nombreuses questions. Et en effet, Merkel a admis, dans son style typiquement sobre et discret, qu'elle ne se sentait pas « unterausgelasted » (« désœuvrée ») au vu du nombre et de la portée des défis auxquels font face les sociétés allemande et européennes. Elle a même admis avoir parfois besoin de repos, et a suggéré que tous les événements qui ont fragilisé et divisé l'Union européenne (UE) et ses membres, nécessitent un temps de réflexion approfondie.

Quant aux analystes politiques, cet été n’aura pas non plus eu un goût de vacances, mais aura tout de même été un temps pour se défaire de la routine médiatique et engager une réflexion plus poussée et de long terme. Les séminaires d'été – généralement organisés dans un cadre agréable – offrent souvent le changement de décor nécessaire pour favoriser ce processus de réflexion. Cette année, les séminaires germano-britanniques ont été particulièrement inspirants.

Le Forum germano-britannique organisé dans le Sussex à la mi-juillet, ainsi que la réunion de la conférence Königswinter à Berlin deux semaines plus tard, m’ont donné le sentiment que certaines choses avaient changé. Par le passé, c’était habituellement la délégation allemande qui s’aventurait à parler d’Europe, tandis que les Britanniques étaient plus à l'aise avec les questions de politique étrangère et l'état du monde en général. Le contraste est frappant avec les discussions de cette année, qui ont eu lieu quelques semaines seulement après le référendum britannique sur l'appartenance à l'UE. Sans surprise, le Brexit et l'Union européenne furent au cœur des conversations britanniques. En revanche, les Allemands se sont davantage intéressés aux défis plus larges de politique étrangère et de sécurité auxquels faisait face l’Europe. En tentant de répondre à la nécessité de parler de l'état de l’Union du point de vue allemand, j’ai ressenti la nécessité de commencer par la manière dont l'Allemagne percevait le monde.

 

Pour Berlin, les défis à la prospérité et la sécurité européennes sont devenus de plus en plus tangibles ces dernières années, poussant les dirigeants allemands à s’interroger sur les instruments disponibles pour y faire face, à la fois individuellement et collectivement, pour mener de front ce « rendez-vous avec la mondialisation ». L'Union européenne tient une place incontestée dans la recherche d’une meilleure combinaison d’outils aux niveaux national, territorial, voire supranational et international, principalement sur ​​les questions de prospérité, mais aussi sur la sécurité intérieure, dans un espace européen aux frontières largement ouvertes. La sécurité européenne est considérée comme devant être abordée par le biais de l'OTAN avant tout – une hiérarchie qui vient d'être confirmée dans le nouveau « Livre blanc sur la politique de sécurité et l'avenir des forces armées du gouvernement fédéral ». Mais l'Union européenne joue un rôle tout aussi important – notamment comme lieu de discussion sur les questions étrangères et de sécurité, et d’élaboration d’un terrain d'entente entre Européens.
 
En d’autres termes, le débat sur l’Union européenne à Berlin a glissé d’une discussion où les débats autour de l’état de l’Union constituaient souvent le point de départ à la conversation, à une autre discussion   plus déterminante, avec pour objectif d’élaborer ce que l’Union peut faire pour protéger et renforcer les citoyens européens afin qu’ils continuent à vivre librement, dans la sécurité et la prospérité. Les décideurs politiques allemands ne se font pas d’illusion sur l’état de l’Union, sinistre à plusieurs égards, mais ils sont convaincus du besoin de renforcer les réponses européennes, en travaillant au sein d’un système imparfait tout en recherchant des outils disponibles ailleurs, idéalement de concert avec les pays européens.
 

A ce stade, la vieille obsession allemande pour le perfectionnement du système de l'UE a été mise de côté. Maintenant, les décideurs allemands sont déterminés à résoudre les problèmes qui affectent déjà visiblement les sociétés européennes. Les dirigeants européens doivent travailler ensemble en tant qu’Européens, et rester honnêtes quant aux motifs sous-jacents et aux ambitions de chacun. Cela peut paraître banal, mais ne peut plus être considéré comme acquis. Au lendemain du Brexit, de nombreux hommes politiques allemands ont été consternés de voir les principaux partisans du Brexit disparaître de la scène politique britannique et nier leurs responsabilités dans le résultat du référendum. Certains Allemands ont fait ouvertement part de leur indignation – notamment des dirigeants tels que le ministre des Finances Wolfgang Schäuble, dans une interview avec le quotidien « Die Welt ».

 

C’est dans cet état d’esprit que Merkel a rencontré la Première ministre Theresa May lors de sa visite inaugurale à Berlin le mois dernier. Il n’y a aucune velléité de vengeance (ce qui est, de manière intéressante, une question que m’ont souvent posée les Britanniques ces derniers jours), mais la question sous-jacente est : dans ces temps dangereux pour les pays et sociétés libres de l’Europe, la Grande-Bretagne est-elle toujours un partenaire sur lequel l’Allemagne peut compter ? Londres va-t-elle travailler main dans la main avec les autres Européens dans un climat de construction plutôt que d’obstruction ? Il ne fait pas de doute que Berlin attende un « oui » retentissant de la part de Londres. Il ne s’agit pas d’un coup d’arrêt aux relations germano-britanniques, et Angela Merkel ainsi que son gouvernement devraient travailler étroitement avec Londres dans leur recherche de solutions aux problèmes qu’ils rencontrent – à condition que Downing Street souhaite s’investir dans la reconstruction d’un climat de bonne foi et de bonne volonté qui a été sérieusement endommagé ces derniers mois.