L’âge de la Déstabilisation Mutuelle Assurée

Les cinq forces qui « liquéfient » la sécurité mondiale

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Les cinq forces qui « liquéfient » la sécurité mondiale.

Cet article a d’abord été publié dans le Security Times de la Conférence sur la sécurité de Munich en février 2017.

Alors que l’ordre libéral mondial est à vif et que la compétition géopolitique reprend de plus belle, quoi de plus naturel que de se tourner vers Henry Kissinger. Personne d’autre n’a une compréhension aussi fine de la politique de puissance, et son traité sur « L’ordre du monde » figure sur la table de chevet de beaucoup de dirigeants mondiaux – même si peu d’entre eux l’ont véritablement lu.

Mais la conception de l’ordre d’Henry Kissinger représente une aspiration inaccessible dans le monde de l’Etat islamique et des « fake news ». Elle a été pensée pour un monde plus lent avec des Etats puissants, plutôt que pour notre époque d’incertitude permanente, de changements rapides et de perturbations.

Beaucoup de concepts traditionnels – même les plus éprouvés – ont été dépassés par les événements. La dissuasion, les alliances, et même la diplomatie, semblent passés de mode ; les vieilles certitudes n’existent plus. L’ordre d’Henry Kissinger était fondé sur deux piliers : légitimité et équilibre des pouvoirs. Le moment décisif de sa vision du monde était le traité de Westphalie. La disparition de la distinction entre politique intérieure et politique étrangère suscite ses regrets. Mais, malgré le retour des politiques de puissance, le monde n’est plus kissingérien.

Paradoxalement, la personne la mieux placée pour expliquer ce nouveau monde est morte au début du mois de janvier de cette année : Zygmunt Bauman. Peu de monde a fait plus que le sociologue anglo-polonais qui a développé le concept de modernité liquide pour nous aider à déchiffrer le monde dans lequel nous vivons aujourd’hui. Dans la modernité liquide de Zygmunt Bauman, beaucoup de ce qui était auparavant solide est devenu fluide – l’emploi, l’orientation sexuelle, les relations humaines, le lieu de résidence. La société n’est plus unie par un projet collectif qui offre aux individus un sentiment de cohésion et de direction/orientation.

Zygmunt Bauman était particulièrement intéressé par l’homme moderne liquide et le rôle de l’individu dans la société. Mais l’homme nouveau/le nouvel homme a aussi donné forme à un monde et à une notion de la sécurité qui sont définis par la liquidité plutôt que par l’ordre. Voici les cinq forces qui entraînent une « sécurité liquide » :

  1. La distinction entre politique intérieure et politique étrangère n’est plus valable. Des défis comme le terrorisme, la cyberguerre, le changement climatique, et les flux de réfugiés ont effacé la distinction entre interne et externe, entre intérieur et étranger. Cela modifie aussi notre conception de la légitimité, puisque la politique étrangère n’est plus une prérogative de l’Etat, mais un champ au cœur de la politique intérieure et qui se prête parfaitement à la manipulation de la part des puissances extérieures.
  2. Il n’y a plus de division claire entre la guerre et la paix. Les Etats ne se déclarent plus formellement la guerre depuis de nombreuses années. Dans le monde physique, beaucoup tentent de mettre en place des types nouveaux de coercition qui ne relèvent plus de la guerre conventionnelle à travers l’usage de petits hommes verts, de garde-côtes empiétant sur les eaux internationales, ou de guerres par procuration via des groupes rebelles. S’ajoute à cela un conflit perpétuel entre pays dans le monde en ligne qui va du piratage et de la fuite d’informations à la destruction de centrales nucléaires. L’ère de la destruction mutuelle assurée a laissé place à l’ère d’une déstabilisation mutuelle assurée.
  3. Ce qui réunissait le monde est en train de l’écarteler. La connectivité, annoncée comme moyen pour la paix entre les nations – des partenaires commerciaux ne font pas la guerre à des pays dans lesquels ils ont des chaînes de production – est désormais utilisée comme une arme. Les réseaux dispersés ont longtemps été une protection contre la volatilité, de même que les liens internationaux un moyen d’assurer des bonnes relations, si ce n’est de la coopération, avec tout le monde. Aujourd’hui, que ce soit avec des sanctions ou des flux migratoires, les pays sont comme des araignées prises au piège de leur propre toile, sans cesse menacées par des ennemis qui en rognent les extrémités.
  4. Le temps des alliances de sécurité solides est révolu. L’OTAN a été déclarée obsolète par le nouveau Président américain, une déclaration qui suit des années de débats autour de l’utilité de l’organisation. L’UE va perdre un de ses membres et est affaiblie par des divisions internes. A l’époque de Donald Trump et de Recep Tayyip Erdogan, les alliances devront être construites de différentes manières autour de la politique intérieure sur chaque sujet, plutôt que d’être considérées comme acquises grâce aux traités et aux institutions. Mais contrairement aux coalitions de volontaires qu’on a vus dans le passé, elles prendront appui beaucoup moins sur des valeurs que sur des intérêts étroits et de court-terme.
  5. Le monde n’est plus défini pour l’essentiel par les grands équilibres de puissance. Une adolescente dans sa chambre peut provoquer la chute des entreprises et plonger des sociétés dans le chaos en s’introduisant dans leurs systèmes. Les lanceurs d’alerte et les révélations provoquent des risques disproportionnés. Un groupe terroriste peut entraîner un Etat dans des guerres sans fin. Une société de technologie peut décider de ce que voient les gens, et donc de ce qu’ils croient. Une célébrité de téléréalité peut séduire l’électorat et finir par commander les forces armées les plus puissantes au monde. Des acteurs que l’on ne connaît pas encore pourraient bientôt décider du destin des nations.

Si la sécurité est devenue liquide, la réponse européenne devrait devenir plus fluide elle aussi. L’analyse militaire traditionnelle doit être complétée par une compréhension du contexte intérieur de la prise de décision, des efforts de lutte contre la corruption, du renseignement, de la cyberdéfense et des sanctions. Elle doit s’enrichir d’expertises régionales, mais avoir aussi une vision assez large pour incorporer les dangers les plus neufs qui découlent de la connectivité et des nouvelles technologies. Elle doit comprendre les modèles économiques que suivent les acteurs du secteur privé qui contrôlent les connexions de l’économie mondiale.

Dans le vieux cadre d’Henry Kissinger, la légitimité était définie par les grandes puissances. La légitimité d’aujourd’hui naît de la délibération et de la politique nationale, donc nous devons trouver le moyen de former des alliances ensemble en formulant les problèmes de façon à attirer les citoyens dans ce nouvel environnement.

L’idéal d’un ordre international est devenu une aspiration impossible. Mais la flexibilité, la vitesse et la résistance ne seront pas suffisantes pour vivre dans un monde désordonné sans risquer un Armageddon. Aussi effrayante qu’ait pu être la destruction mutuelle assurée (MAD) pendant la Guerre froide, elle a aidé à retirer de la table des négociations une option particulièrement meurtrière. Dans le monde actuel, nous devons développer des normes concernant internet, la guerre économique et les nouvelles technologies – si ce n’est pas pour obtenir de l’ordre, alors au moins pour créer des frontières face au chaos et ainsi sauver le monde de l’implosion.

Concernant l’UE en particulier, de nouveaux mécanismes de collaboration et d’alliances sont nécessaires. Dans ce monde dangereux, les 500 millions d’Européens ne peuvent plus compter sur les 300 millions d’Américains pour leur sécurité. Ils devront à la fois investir dans leur sécurité et transformer leur façon de penser. L’UE doit se libérer de la vision compartimentée du passé, dans lesquels les menaces criminelles, terroristes, économiques et militaires étaient vues comme des défis séparés qu’il fallait contrôler par des agences séparées et souvent en compétition entre elles, chacune s’appuyant sur sa propre expertise.

La logique des actions européennes doit être fondée sur la diversité des politiques nationales de ses principaux Etats membres, plutôt que sur la machine complexe de la prise de décision de l’Union européenne. Les institutions européennes doivent trouver des moyens pour donner du pouvoir et stimuler les Etats membres, ainsi que leurs ministères et gouvernements. Et des nouveaux accords plus flexibles sont nécessaires pour engager la Grande-Bretagne d’après le Brexit, la Turquie, la Norvège et les autres voisins. Pour que ses citoyens se sentent plus en contrôle dans une époque d’incertitude, l’UE doit « se liquéfier » plutôt que poursuivre des idéaux d’ordre impossibles. Conserver cet équilibre délicat sera la tâche des femmes et hommes d’Etat d’aujourd’hui.