Irak : des élections au service du statu quo

Il serait bien malvenu d'évoquer une quelconque stabilisation de l'Irak depuis le dernier scrutin législatif du 30 avril 2014

Il serait bien malvenu d'évoquer une quelconque stabilisation de l'Irak depuis le dernier scrutin législatif du 30 avril 2014. De fait, alors que ses résultats officiels ont été rendus publics à la mi-mai par la commission électorale indépendante irakienne, donnant sans grande surprise une longueur d'avance au Premier ministre sortant Nouri al-Maliki et à sa coalition État de droit avec 92 sièges sur 328 au Parlement, les violences se poursuivent sans relâche et sans aucune accalmie en vue. Les Nations Unies estiment à au moins 2 300 le nombre de civils tués au cours des derniers mois dans les attentats et les affrontements ; un chaos qui s'inscrit dans l'entière continuité de la phase d'occupation étrangère et se trouve aujourd'hui exacerbé par les effets de la crise syrienne voisine et le jusqu'auboutisme revendiqué de l'État islamique d'Irak et du Levant (EIIL), émanation salafiste-jihadiste d'Al-Qaïda.

La conclusion essentielle à tirer des résultats de ce premier scrutin national tenu depuis le retrait des troupes américaines en 2011 est qu'il ne changera ni sur le fond, ni sur la forme, le système politique irakien tel qu'il a été recréé sur les ruines du parti Baas à partir de 2003. Certes, le taux de participation est évalué à 62 %, chiffre non négligeable et semblable à celui de mars 2010. Mais les fondamentaux restent identiques, du mode ethno-confessionnel de répartition du pouvoir établi par les Américains – et reflété par chaque élection organisée depuis 2005 – au virage autoritaire pris par le pays depuis l'irrésistible ascension d'Al-Maliki, autocrate décomplexé dont l'art est d'avoir dépecé, en un temps record, institutions comme opposants.

En tête dans 10 gouvernorats sur 18, le Premier ministre chiite se trouve en position de force pour remporter un troisième mandat, après déjà huit ans passés au sommet de l'État et malgré la virulence des critiques auxquelles il s'expose par ses méthodes de gouvernance très controversées (clientélisme, népotisme, affaires de corruption).

Al-Maliki a tout d'abord gagné la bataille de l'image, et de ce fait une partie significative de l'électorat chiite auprès duquel il se présente comme un chef de guerre capable de contrer la vague terroriste sunnite qui s'abat sur l'Irak – et dont ses adversaires, tous azimuts, seraient les premiers responsables. La rhétorique greffée par le régime sur la répression militaire qui sévit depuis six mois dans la province rebelle d'Al-Anbar procède de cette même stratégie : discréditer l'opposition sunnite en l'associant toute entière aux exactions commises par l'EIIL, et conforter chemin faisant l'image de grand sauveur dont se revendique Al-Maliki. En amont des élections, ce dernier a d'ailleurs eu la bonne idée d'améliorer substantiellement la fourniture en eau et électricité des populations de l'Est et du Sud, bastions chiites riches en pétrole dont il ne pouvait raisonnablement se passer. Il a aussi continué d'exploiter sereinement la profondeur des divisions qui minent l'opposition, de même que son éparpillement.

Al-Maliki saura-t-il désormais ramener vers lui les autres partis chiites qui cumulent environ 85 députés ? Le bloc des Hommes libres (Al-Ahrar) de Moqtada al-Sadr est arrivé en deuxième position du suffrage avec 34 sièges, tandis que la coalition des Citoyens (Al-Muwatin) d'Ammar al-Hakim, chef du Conseil suprême islamique irakien, en a recueilli 31. C'est l'Iran, et aucun autre acteur, qui exercera une influence cruciale sur cet aspect, incitant à une cohésion renouvelée de la famille chiite irakienne. Or rien ne dit avec certitude que Téhéran appuiera Al-Maliki, surtout si la condition posée par les autres forces à la recréation d'une coalition soudée est précisément le départ du Premier ministre. Si ce scénario venait à se concrétiser, alors le chef du gouvernement serait toutefois un membre de l'État de droit et du parti Dawa pour éviter une lutte fratricide de longue haleine.

La meilleure option d'Al-Maliki consisterait-elle finalement à se rapprocher des Kurdes, voire des sunnites, pour s'assurer leur soutien in fine ? Les trois principaux partis kurdes (Union patriotique du Kurdistan, Parti démocratique du Kurdistan et Gorran) ont recueilli 55 sièges. Or les rapports très tendus d'Al-Maliki avec le président du gouvernement régional, le chef de tribu Massoud Barzani, rendent hypothétique une alliance. Les différends entre Bagdad et Erbil portent, depuis 2007, sur le partage des richesses pétrolières, le budget fédéral (auquel Erbil entend moins contribuer) et plus largement les contours de l'autonomie. Les Kurdes gardent comme objectif de consolider leur mainmise sur les ressources et territoires du Nord, et ne voient aucun intérêt manifeste à une coalition fédérale, surtout depuis qu'un oléoduc leur permet d'exporter directement leurs hydrocarbures via la Turquie. La tendance est plutôt à un éloignement accru du Kurdistan du reste de l'Irak, et à une négociation unilatérale des Kurdes avec Ankara et, dans une moindre mesure, Téhéran.

Restent ainsi les sunnites, dont la participation a été moindre pour certaines raisons évidentes : l'aggravation des combats dans les provinces du centre et du Nord, en particulier Al-Anbar où continuent de s'affronter les forces du gouvernement et les insurgés ; la dangerosité du vote en raison des menaces de l'EIIL ; une désillusion sunnite devenue indépassable face à un processus de transition considéré comme intrinsèquement discriminant et illégitime. La mémoire de la victoire électorale usurpée de 2010, conjuguée à celle des offensives militaires récentes de Bagdad, n'aide guère les sunnites à apaiser leur colère. Aussi désabusés qu'incapables de faire front commun, certains de leurs dirigeants choisiront probablement de s'adosser à Al-Maliki afin de s'assurer une place, même secondaire, au sein du gouvernement. Parmi eux se trouvent notamment Oussama al-Noujaïfi et son bloc du Rassemblement (Al-Mutahhidun) avec 28 sièges, ainsi que le vice-Premier ministre Saleh al-Moutlak dont l'Alliance arabe (Al-Arabiyya) a réalisé un score inférieur.

 L'été 2014 promet d'être long et brûlant, autour de négociations féroces qui esquissent déjà la répétition du maelstrom de 2010, lorsqu'il avait fallu neuf mois pour former un cabinet. La crise pourrait être d'autant plus durable et éprouvante qu'Al-Maliki a perdu beaucoup de ses soutiens passés, campe catégoriquement sur ses positions et se battra jusqu'au bout. Il a déjà donné la mesure de ses facultés à manœuvrer et coopter ses pires ennemis pour les éliminer et se maintenir au sommet du pouvoir. Quant au président kurde Jalal Talabani, qui a souffert d'une attaque cérébrale fin 2012, il s'est retiré de la vie politique et ne joue plus qu'un rôle de pure forme. Il ne s'opposera pas à son troisième mandat.

La fragmentation de l'Irak se poursuit, elle, cristallisée autour de rancœurs et réflexes communautaires croissants. Si le gouvernement ne se résout pas à une distribution plus équitable des prérogatives et richesses, et à certaines réformes socioéconomiques indispensables, le statu quo aura de beaux jours devant lui. Al-Maliki, qui bénéficie du double appui militaire de l'Iran et des États-Unis, affiche à ce titre un bilan désastreux, incarnant cet enlisement, cette régression, qu'aucune pression internationale ne semble affecter, pas même celle de Washington. L'Europe, quant à elle, est la grande absente du dossier irakien, alors qu'elle pourrait plus fermement encourager Al-Maliki au dialogue et à l'adoption de réformes, à commencer par les plus urgentes.

Même si cette dimension tend à être occultée par d'autres crises, l'Irak reste l'une des clés de voûte de la paix et de la prospérité au Moyen-Orient.