Eviter une victoire à la Pyrrhus pour Cameron

Paris et Berlin partagent essentiellement la même attitude envers les efforts de David Cameron pour remporter le référendum sur l’Union européenne (UE)

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Paris et Berlin partagent essentiellement la même attitude envers les efforts de David Cameron pour remporter le référendum sur l’Union européenne (UE) : elles visent à éviter un Brexit et une Europe dégradée. L’Allemagne et la France sont engagées en faveur d’une UE forte qui compte le Royaume-Uni comme membre. Et lorsque cela est nécessaire pour relever les défis actuels, elles croient aussi qu’une intégration plus poussée, « plus d’Europe », est requise pour l’Union.

Il va de soit qu’il y a des nuances entre les deux capitales. L’Allemagne insiste sur les quatre libertés comme un des cœurs de l’acquis européen. La France met l’accent sur l’égalité de traitement comme principe clé. L’Allemagne se sent proche du libéralisme économique du Royaume-Uni, tandis que la France travaille traditionnellement avec le Royaume-Uni pour essayer de faire progresser la politique étrangère et la défense européenne. Mais en fin de compte, leurs buts restent très complémentaires. Les deux pays ne veulent pas de nouveaux acteurs ou de nouvelles constellations disposant d’un veto. La France autant que l’Allemagne refusent d’accorder un « carton rouge » aux parlements nationaux ou de limiter la capacité de la zone euro à progresser dans son intégration, autant de demandes britanniques. 

La modification des traités est l’un des points clés discutés actuellement au Royaume-Uni. Mais cela n’entre pas dans les plans actuels de l’Allemagne et de la France. La modification de la disposition visant une «Union sans cesse plus étroite » est inacceptable : cela ne modifierait pas juste le rythme et la géométrie de l’intégration européenne, mais changerait carrément la destination finale. D’autres préoccupations sont envisageables, mais plutôt en temps voulu, dans le cadre d’une réforme plus large qui inclurait d’autres priorités et enjeux. En fin de compte, l’approche actuelle des deux capitales est de travailler avec un traité inchangé au moins jusqu’en 2017, conformément au rapport de juin dit « des Cinq Présidents » sur l’union économique et monétaire, ce qui permettra accessoirement que les élections nationales en France et en Allemagne soient passées.

Merkel et Hollande estiment que l’on pourra répondre aux préoccupations du Royaume-Uni sans modifier le traité ni toucher aux principes fondamentaux de l’intégration européenne pour autant que Londres soit prête à suivre cette voie. En tout état de cause, le résultat du référendum britannique dépendra probablement moins des résultats de la négociation que de dossiers connexes, tels que l’immigration. En outre, pour que Cameron l’emporte, il aura sans aucun doute besoin de votes à sa gauche, ce qui implique que certains points de ses demandes sur le plan social devraient être traités avec un certain recul.

Pour autant, l’initiative de Cameron ne permet pas de s’en tenir uniquement à une position intransigeante ou au statu quo. La France comme l’Allemagne sont parfaitement conscientes que, comme il l’a fait en Ecosse (et comme les gouvernements français précédents l’ont fait avec les référendums antérieurs sur la construction européenne, d’ailleurs), le Premier ministre britannique a convoqué ce référendum sans aucune garantie quant au résultat. Elles ont en conséquence travaillé – et se sont consultées étroitement – sur les compromis qui permettront de délimiter la zone d’atterrissage des discussions en cours : comment lutter contre les abus des systèmes de protection sociale des Etats-membres, comment améliorer le processus de consultation des parlements nationaux, comme progresser dans l’intégration du marché unique.

La réponse de l’Allemagne et de la France doit aussi prendre en compte la tactique. Cameron a déjà joué de cette carte lourdement. Il n’a pas rendu sa liste de demandes publique. Il n’a pas encore annoncé quand se tiendra le référendum. Et il voudra montrer que l’accord final aura été obtenu de haute lutte et jusqu’à la dernière minute, pour éviter les appels pour rouvrir la discussion afin d’obtenir un meilleur résultat. Pour l’heure, Merkel a montré qu’elle ne jugeait pas utile de s’engager dans le débat britannique sur ce sujet. Et Hollande a choisi la même ligne, sauf pour insister sur son refus de la modification du traité afin de contenir toute surenchère dans le camp de Cameron.

Pour la France et l’Allemagne, le sujet tient aussi au leadership au sein de l’UE. Quand il s’agit de progresser vers l’intégration, la France et l’Allemagne partagent des priorités – telles que celles exprimées en mai dernier par Merkel et Hollande – dans des domaines auxquels le Royaume-Uni a choisi de ne pas participer, tels qu’un pilotage plus stratégique de la zone euro. Et si personne n’aime les pesanteurs administratives, tout le monde ne la voit pas au même endroit : renforcer le marché unique dans le domaine du numérique exigera ainsi des règles efficaces sur la protection des données, le droit de propriété, les composantes relevant d’un bien public et d’autres.

Mais il y a un sujet plus profond en jeu. Même en Allemagne, où Schäuble a montré une certaine compréhension pour les préoccupations britanniques sur le fait que « les Etats hors de la zone euro ne doivent pas être désavantagées au sein de l’UE », cette compréhension ne va pas jusqu’au point où le Royaume-Uni peut demander que la zone euro soit plus intégrée et pourtant objecter lorsqu’il estime que cette intégration heurte ses intérêts. Il ne peut pas rester en dehors de plusieurs politiques européennes et néanmoins demander d’avoir un droit de regard sur la façon dont les autres veulent avancer dans ces domaines. Si l’on compare les déclarations récentes d’Emmanuel Macron et de Wolfgang Schäuble, deux approches assez différentes de « plus d’Europe » apparaissent. Mais elles sont toutefois toutes les deux à des années-lumière de la vision de l’Europe de David Cameron.

A Paris ou Berlin, ils ne sont pas nombreux à parier que le Royaume-Uni puisse devenir un membre normal ou même engagé de l’UE. Mais à l’inverse, beaucoup espèrent que Cameron trouvera une manière de garder le Royaume-Uni au sein de l’Union, y compris avec un accord qui confirmera la capacité de ce pays à peser sur l’avenir de l’UE s’il choisit de rester en son sein. Après tout, la sortie du Royaume-Uni endommagerait le projet d’intégration à un moment  où des décisions fortes sont nécessaires. En ce sens, le Brexit constituerait un précédent empoisonné. Mais laisser les euro-sceptiques prévaloir serait risqué aussi : un référendum britannique remporté grâce à un accord qui bloquerait la capacité de l’UE à aller de l’avant serait une victoire à la Pyrrhus – pour la France et l’Allemagne, pour l’Union européenne et in fine pour le Royaume-Uni aussi.