Elections présidentielles algériennes: questions autour d’une candidature de trop

Les prochaines élections en Algérie laissent le peuple sans voix, mais suscitent au moins des débats

La campagne présidentielle (dates officielles 23 mars – 13 avril 2014) a réellement démarré le jour où le président Bouteflika, suite à un accident vasculaire-cérébral, fut transporté à Paris où il allait séjourner pendant plus de deux mois, lors desquels toutes les questions qui ont fait débat pendant cette campagne ont immédiatement été posées et la course à la présidence officieusement engagée. L’Algérie serait-elle condamnée à être dirigée par les mêmes depuis son indépendance sans qu’aucune alternance ne soit possible ? Le puissant système mis en place depuis 1962 est-il encore réformable ? Est-ce que les nombreux défis que le pays doit relever nécessitent un changement radical de ce même système ? Combien de temps encore les Algériens vont-ils supporter ce qu’ils perçoivent de plus en plus comme un profond mépris à leur égard de la part de leurs dirigeants ? De graves questions agitent ce vaste pays où plus de 75% de la population a moins de 30 ans (la classe politique a plus de 70 ans) et où malgré les promesses et les richesses, tous les indicateurs économiques et sociaux sont à la stagnation quand ils ne sont pas en recul.

C’est aussi dans une indifférence totale de la part de la communauté internationale que cette campagne est menée alors que si les enjeux domestiques ne concernent que les citoyens algériens, la nouvelle donne régionale issue des différents sursauts du Printemps arabe (en Libye et en Tunisie) et l’instabilité née du nouveau contexte sahélien sont des sujets de préoccupation pour de nombreux pays occidentaux qui reconnaissent en l’Algérie la puissance régionale incontournable .

La contestation au sein du système

Bien qu’affaibli et diminué, Bouteflika bénéficie de nombreux et importants soutiens, qui, étant donnée la nature du régime, lui garantissent une réélection certaine, même si celle-ci est de plus en plus rejetée comme une énième marque de mépris pour un peuple qui n’aurait plus rien à dire sur son avenir. La candidature du président a d’abord été validée par une armée qui depuis 1962 dirige le pays, faisant et défaisant les présidents selon son propre agenda. Elle est naturellement soutenue par le Front de libération nationale (FLN), par la centrale syndicale l’Union générale des travailleurs algériens (UGTA), ainsi que par l’Organisation des anciens combattants, l’organisation nationale des moudjahidines (ONM), et d’autres formations politiques gouvernementales telles que le Rassemblement national démocratique (RND), le Rassemblement pour l’espoir de l’Algérie (TAJ) et le Mouvement populaire algérien (MPA). Bouteflika bénéficie par ailleurs de l’appui des médias publics et de celui de divers mouvements d’étudiants, de femmes et de paysans et il dispose de soutiens qui se sont avérés déterminants : celui du président du Conseil constitutionnel, qui aurait pu décider d’invoquer l’article 88 de la Constitution et de celui des riches patrons algériens réunis au sein du Forum des chefs d’entreprise et dont plusieurs ont versé des contributions qui s’élèveraient au total à des dizaines de millions de dollars.

Considérant cette candidature comme un affront et cette campagne comme une mascarade, l’opposition algérienne, marginalisée par le pouvoir et affaiblie par ses luttes intestines, s’est néanmoins mobilisée dans un même mouvement de protestation. Celui-ci, mêlant islamistes, laïcs et hommes de gauche, a appelé au boycott de l’élection, une attitude de rejet qui exprime le profond désaccord mais prive ses auteurs de plateforme de débats et ne leur laisse pas la possibilité de faire connaître leurs projets et positions au-delà du boycott.

Mais si la candidature de Bouteflika est un produit du Pouvoir et symbolise la volonté de celui-ci de se maintenir à la tête de l’Algérie envers et contre tout, elle ne fait cependant pas l’objet d’un consensus au sein de ce même pouvoir ; en fait, elle y rencontre une contestation et une opposition intérieure au système tout à fait inédites, qui mettent en évidence desdivisions qui sont autant de nouvelles lignes de fracture dans les rouages d’un système perçu jusqu’à présent comme uni et cohérent.

Des divisions et luttes d’influence au sein de l'armée : déjà en 2004, le chef d'état-major Mohamed Lamari (décédé en 2012) et une partie de la hiérarchie militaire en désaccord avec Bouteflika sur sa politique de la concorde civile s’étaient ouvertement opposés à sa réélection. En prévision de sa candidature, Bouteflika a pris les devants et entamé des manœuvres de neutralisation dès 2013 en accélérant la mise à la retraite d’un certain nombre d’officiers supérieurs susceptibles de constituer une menace pour son régime. Cependant, si le chef d’état-major, le général Ahmed Gaïd-Salah, est un fidèle de Bouteflika, et si la jeune génération d’officiers semble vouloir se tenir à l’écart de ces débats fratricides, des généraux retraités tels que Hocine Benhadid et Rachid Benyelles n’hésitent pas à exprimer leurs réserves. L’ancien président de la République, le général Liamine Zeroual, a appelé en même temps que d’autres personnalités politiques – notamment Mouloud Hamrouche et Sid Ahmed Ghozali – à une plus grande démocratisation et le général Mohand Tahar Yala, à la retraite depuis 2005 mais toujours considéré comme une des éminences grises de l’armée algérienne, a dressé un réquisitoire très sévère à l’égard du pouvoir, s'attaquant directement à Bouteflika : « Un président dans l’incapacité totale d’assumer ses fonctions a remis les clés du pays à un clan mafieux qui le dirige dans l’ombre, de manière illégale et inconstitutionnelle […] ce clan s’est accaparé de toutes les institutions et tous les leviers de l’État pour organiser une mascarade électorale, dont le résultat est connu d’avance ».

Par ailleurs, la lutte orchestrée contre le Département du renseignement et de la sécurité (DRS) dont le puissant et inamovible directeur Toufik est en conflit avec Bouteflika depuis des années, a mis sur la place publique le divorce qui existe entre la Présidence et la hiérarchie des services de renseignement hostile à un quatrième mandat et qui n’a toujours pas digéré la décision prise par Bouteflika d’autoriser en janvier 2013 les avions de chasse français en route vers le Mali (Opération Serval) à survoler le territoire algérien.

La détermination du clan présidentiel à maintenir cette candidature malgré les divisions et fissures qu’elle révèle s’apparente pour certains à une tentative de coup d’État et est perçue par d’autres comme la candidature de trop qui peut faire sombrer le système. C’est autour de cette perception que tente de s’organiser une partie de la société civile dont l’émergence est un des faits notables de cette campagne.

La naissance d’une société civile ?

Comme dans tous les pays arabes, le pouvoir algérien n´a jamais eu à faire face à une société civile forte, indépendante de lui, capable de remettre en cause sa légitimité ou constituant un véritable contre-pouvoir. Un système autoritaire et verrouillé, méfiant et paranoïaque a toujours traité avec distance et dédain une population algérienne qui au fil des années, des crises et des désillusions s’est coupée de ses dirigeants au point qu’aujourd’hui c’est un immense fossé qui sépare les Algériens de la classe politique. Mais une partie de la société, bien que longtemps privée de son droit légitime à l’expression, semble toutefois être en train de développer une conscience citoyenne, tout à fait nouvelle et de plus en plus aiguë.

Cependant, si le mouvement Barakat créé le 22 février par un groupe de citoyens pour qui le troisième mandat à la suite du « viol constitutionnel » de 2008 était déjà de trop, a effectivement grossi et semble essaimer dorénavant dans plusieurs régions, il reste cependant un mouvement extrêmement minoritaire ; en effet, malgré l’immense médiatisation dont il a bénéficié, ses manifestations ne réunissent pas plus de quelques centaines de personnes et au delà de l’aversion épidermique au quatrième mandat, le mouvement n’a pas encore trouvé une voix et des repères susceptibles d’élargir son audience au-delà des citadins, professeurs et étudiants, médecins et avocats qu’il a déjà convaincus.

Face à une population qui dans sa majorité se tient à l'écart des débats et dont une grande partie reste favorable à Bouteflika, reconnaissante à l’homme providentiel qui a su rétablir l’ordre et la sécurité, qui a mis en œuvre des projets sociaux et les grands travaux qui ont amélioré le quotidien de millions d’Algériens (trop d’observateurs ont tendance à négliger l’ampleur de l’attachement des Algériens et la force de leur reconnaissance à l’égard du président ) Barakatreprésente certes un sursaut nouveau, stimulant et prometteur, mais un sursaut mineur. Ce mouvement s’appuie sur les réseaux sociaux qui pour la première fois occupent une place de choix dans une élection présidentielle, mais guère plus de 4 millions d’Algériens (sur 37 millions d’habitants) sont connectés aux réseaux sociaux! C’est essentiellement sur les réseaux sociaux que ce sont exprimés le désarroi, l’indignation et la colère : des commentaires enflammés, des parodies et moqueries de toutes sortes, des caricatures, images et vidéos satiriques, des sarcasmes et des insultes, ont attesté de la vitalité de la société algérienne et des talents de sa jeunesse en matière de dérision et d’humour noir. Mais s’ils sont la preuve d’une contestation électorale inédite face une situation inédite – un président âgé de 77 ans au pouvoir depuis 1999, une campagne menée en son nom par procuration, un candidat qui ne s’est pas adressé une seule fois à la nation et qui n’apparaît en public que lors des visites de dignitaires étrangers – ils sont surtout révélateurs des immenses frustrations et fortes anxiétés qui ravagent une jeunesse privée de travail et d’avenir et dont les seuls moyens d’expression prenant les formes mentionnées sont en fait de véritables cris de désespoir.

Ainsi si de nombreuses voix « Anti 4 » se sont élevées, cela fut sans lien ni coordination, sans programme ni stratégie, et l’indignation et l’exaspération exprimées n’ont pas dépassé le stade moral et émotionnel sans jamais parvenir à constituer un programme, une plateforme ou un front politique. Ainsi, la société civile algérienne n’en est qu’à ses premiers balbutiements, et elle est encore très loin – faute d’éducation et de formation civique – de constituer un contre-pouvoir ; mais son implication au lendemain de cette élection et la place qu’elle tentera d’occuper dans le débat socio-politique national détermineront son futur.

Quelle stabilité ?

Si l’aspiration au changement est réelle et profonde, l’attachement à la stabilité, qui fait percevoir tout changement comme un risque, est très présent pour une grande partie de la population, traumatisée par la guerre civile et préoccupée par le contexte régional, volatil, instable, issu des révolutions dans les pays voisins. Les partisans de Bouteflika le savent, et comme en 2008 où au nom de la stabilité, Bouteflika a réussi à faire adopter la révision de la Constitution qui lui a permis de dépasser la limite de deux mandats et d'être réélu une troisième fois en 2009, sa campagne de 2014 est encore axée sur la stabilité.Mais alors que le régime dénonce les velléités néfastes des « puissances étrangères qui voudraient affaiblir l’Algérie » et la recrudescence des menaces terroristes dans la région du Sahel, il fait mine d’ignorer les troubles en Kabylie, les émeutes à Ghardaia et la présence d’Aqmi à l’intérieur du pays : autant de preuves de l’incompétence en matière de gouvernance économico-sociale et politico-sécuritaire. Il ne peut cependant plus ignorer les véritables risques d’instabilité que constituent la fracture entre le régime et la population, l’extension des inégalités et celle de nouvelles formes d’extrémisme, les dysfonctionnements d’une économie basée sur la rente pétrolière et rongée par le chômage, la puissance des marchés informels, la corruption et le clientélisme qui vont avec, ainsi que les profonds déficits en matière d’éducation, de santé et de logement, qui constituent les véritables risques d’implosion de la société. Avec autant de défis à relever, l'obstination du clan présidentiel à maintenir Bouteflika au pouvoir, loin de représenter une promesse de stabilité, est d’ores et déjà la source de tensions qui ne manqueront pas d’être exacerbées au lendemain des élections. D’autant plus que la violence dans laquelle la campagne électorale s’est achevée ne laisse pas présager le climat le plus serein si l’impasse politique, économique et sociale que connaît le pays perdure. Dans une telle hypothèse, et au moment où le régime plaide une stabilité face aux menaces extérieures alors que les risques d’instabilité sont à l’intérieur, nul ne peut prédire quelles seront les réactions de l’armée si les appels à une transition ne s’avèrent pas convaincants et si au lieu d’une sortie de crise pacifique, le pays sombre dans le chaos.

Transition, révolution ou statu quo ?

Parmi les candidats qui se sont maintenus en lice, six seulement, le véritable rival de Bouteflika est son ancien ministre Ali Benflis, candidat malheureux en 2004 et qui cette fois-ci bénéficie de soutiens au sein même du régime. Mais Benflis, homme du sérail (plusieurs fois ministre, ancien chef du FLN), est toujours considéré par une partie de la jeunesse comme responsable (en tant que chef du gouvernement de l’époque) du « printemps noir » kabyle de 2001, où plus d'une centaine de jeunes avaient trouvé la mort ; ses détracteurs lui reprochent aussi de crédibiliser par sa présence un scrutin « joué d'avance », et de prôner une transition avec une nouvelle constitution qu’il veut « consensuelle ». Jugeant « inacceptable […] l'exclusion d'une partie de la population du champ politique », Benflis entend élargir et généraliser la réconciliation nationale à tous les éléments du champ politique algérien et promet de redonner à l’ex-FIS la possibilité de recouvrer ses droits politiques. Proposition qui va dans le sens des revendications d’Ali Belhadj qui, se prévalant de l’enracinement de l’ancien parti dans la société, réclame la réhabilitation du FIS, appelé à revenir en force « tôt ou tard » selon les termes du leader islamiste.

Cette élection, que tout le monde s’accorde à considérer comme verrouillée, aura néanmoins permis l’ouverture d’un véritable débat sur l’avenir du pays. Cet avenir prendra-t-il la forme d’une transition pacifique avec une réforme du système de l’intérieur, une évolution ordonnée vers un compromis politique accepté par tous et respecté de tous ou celle d’un changement radical d‘un système considéré comme en fin de cycle, irréformable et illégitime ? En effet, les risques d’effondrement du système sont plus grands que jamais et nombreux sont ceux qui considèrent qu’il n’y a plus d’illusions à se faire sur une réforme de l’intérieur et appellent à changer celui-ci dans son intégralité.

Autre interprétation, n’assiste t-on qu’à une énième réplique du maintien d’un statu quo contre lequel s’élèvent certains mais que la majorité de la population n’est pas en mesure de défaire ? Pour de nombreux Algériens, il ne fait guère de doute que le maintien du statu quo et d’un certain immobilisme (avec ce que cela comporte de préservation des intérêts et privilèges) constitue le véritable enjeu pour le régime. Ils savent aussi que la création d'un poste de vice-président permettra de mettre en lice le véritable dirigeant de l’Algérie en cas de déclaration d’incapacité du président ou de son décès, que celui-ci soit Abdelmalek Sellal ou Ahmed Ouyahia, les deux favoris du sérail pour cette nouvelle fonction. En fait, les Algériens seraient appelés aujourd’hui à voter pour un président candidat pour très vraisemblablement se retrouver avec un chef de l’État pour lequel ils n’auront pas voté. Ils ne sont appelés en fait qu’à valider un statu quo qui bénéficie au régime. C’est ce que le Front des forces socialistes (FFS), le plus vieux parti d'opposition, a compris et la raison pour laquelle il a décidé de se tenir à l'écart de cette élection, n’appelant ni à la participation, ni au boycott, car le scrutin du 17 avril « n'est décisif que pour le système » en place. Ce sera aussi la raison derrière l’abstention qui très vraisemblablement marquera ce scrutin. En tout cas, la question de la légitimité du système a été posée, elle ne va pas disparaître du débat politique quel que soit le résultat du scrutin du 17 avril.