Du Syrakistan à Gaza – l’Europe ne doit pas pratiquer le renvoi de responsabilités

L'UE semble prête à rester passive face aux crimes commis par l'EI en Irak. Mais cette inaction aurait des conséquences morales et la passivité des Etats membres serait pointée du doigt.

ECFR Alumni · Director, Asia and China Programme
Senior Policy Fellow

Tandis que l’ « Etat islamique » (EI) déployait ses drapeaux noirs à travers le Moyen-Orient, la plupart des diplomates et hommes d’Etat européens étaient en vacances, ou ne répondaient pas au téléphone. Le ministre des Affaires étrangères Laurent Fabius, qui a eu le mérite d’aller rapidement à Bagdad, a appelé ses homologues européens à se réunir, déclarant que« quand il y a des gens qui meurent, j'allais dire qui crèvent, il faut revenir de vacances ». Son message n’avait pas été entendu avant le 13 août. La réunion du Comité politique et de sécurité de l’Union européenne a alors été décidée – une réponse bien insuffisante face à une crise d’une telle ampleur.

 

La Haute Représentante Catherine Ashton n’a pas réellement abordé la question de  « l’Etat islamique » (une dénomination qui dans sa sobriété ne se reconnaît pas de frontières…) avant le 10 août. Ce jour-là, elle a condamné l’EI pour d’éventuels crimes contre l’humanité, et a déclaré que l’UE et ses Etats membres fourniraient une aide humanitaire- 5 millions d’euros débloqués le 12 août, et rien de plus. Elle a ensuite fait une déclaration au sujet de la nomination du nouveau Premier ministre à Bagdad. Quelques jours auparavant, le 4 août, le porte-parole du SEAE avait à peine envoyé un court communiqué, exprimant une « extrême préoccupation » et appelant à la réconciliation entre les Kurdes et le gouvernement irakien (une perspective peu envisageable à long terme), tout en éludant toute suggestion d’action européenne. Au même moment, le Service européen pour l’action extérieure émettait des communiqués au sujet de Gaza, du Karabakh, d’une rencontre avec le Premier ministre vietnamien, et de la Journée internationale des peuples autochtones.

 

“Le SEAE et la Haute représentante parlent et agissent – ou au contraire échouent à le faire – dans un vide que les Etats membres de l’UE ne se bousculent pas pour combler.”

Bien sûr,  le SEAE et la Haute représentante parlent et agissent – ou au contraire échouent à le faire – dans un vide que les Etats membres de l’UE ne se bousculent pas pour combler. Même les Etats-Unis ont été tardifs et hésitants à répondre, le président Barack Obama repoussant l’idée d’une nouvelle incursion militaire dans les sables mouvants du Moyen-Orient. Néanmoins, la réponse américaine comporte désormais un volet militaire, et  les Etats-Unis ont au moins envisagé l’évacuation d’urgence des civils qui fuient l’EI et qui sont piégés dans les montagnes asséchées du Nord de l’Irak. La France et l’Italie (particulièrement du fait du facteur chrétien en Italie) se démarquent quelque peu au sein de l’UE. Le Royaume-Uni offre une aide humanitaire ainsi que des moyens de transports pour les équipements militaires fournis par d’autres Etats, mais il rejette catégoriquement toute action militaire ou l’envoi de matériel militaire. Un groupe de parlementaires anglais tente actuellement de changer cette position.

 

“L’inaction européenne est un échec tragique qui aura des conséquences non seulement morales, mais pires encore.”

L’inaction européenne est un échec tragique qui aura des conséquences non seulement morales, mais pires encore. Elle met l’UE et un grand nombre de ses Etats membres dans une situation de passivité. Cette passivité était déjà apparue lorsque la France était intervenue dans l’urgence afin d’empêcher une autre bande islamiste de s’emparer d’une grande partie de la région subsaharienne en janvier 2013. Cette action de la France avait été accueillie avec ironie – l’image du néocolonialisme français planant sur cette intervention – et avec beaucoup de scepticisme. Les Européens d’aujourd’hui, avec leur manque de culture militaire, ne comprennent pas à quel point la force aérienne et la mobilité peuvent être cruciaux sur un terrain désertique. En attendant, le budget militaire de l’ensemble des Etats européens a diminué, avec l’Allemagne – sûrement à son plus haut niveau historique sur le plan économique – arrivant en tête… de cette diminution. Ne fournir que des armes non létales n’est pas pour  l’Allemagne une prise de responsabilités à la mesure de son poids actuel.

 

Cette indifférence et cette hypocrisie sont aujourd’hui à ciel ouvert. Des visions libérales erronées déforment l’approche européenne à l’égard de l’EI. Souvent, cela part de l’obsession de l’Europe vis-à-vis des événements qui ont lieu Gaza. Le jeu des accusations commence comme cela : l’Europe tient Israël pour responsable du contrôle détenu par le Hamas sur la population du territoire Palestinien, mais ne perçoit pas la manière par laquelle le conflit a été ravivé. Il est incroyable de constater à quel point nombre de médias européens ont pu nier que le kidnapping et le meurtre de trois adolescents juifs était l’œuvre du Hamas. Ensuite, lorsque les responsables ont été désignés, ils ont soutenu que les actes avaient été perpétrés par une cellule incontrôlée du Hamas – sans en apporter la preuve. Les milliers de rockets envoyées sur Israël, généralement en provenance de zones civiles très denses, les deux trêves rompues par le Hamas : rien de cela n’était aussi grave que les réponses excessives, quoique toujours ciblées d’Israël.

La souffrance des civils gazaouis est douloureuse, eux qui sont pris entre les feux d’une organisation meurtrière et d’un Etat d’Israël déterminé à défendre son territoire contre toute menace extérieure. Mais les 1 900 victimes de ce mois de conflit n’équivalent pas à une semaine de guerre civile en Syrie, et un grand nombre de ces pertes ont eu lieu après des avertissements souvent non pris en compte par ceux qui les recevaient. Le nombre de morts n’est pas non plus comparable aux atrocités menées par l’EI, ou aux persécutions systématiques des minorités religieuses, et même des musulmans modérés, telles que celles observées en « Syrakistan ». Ces faits ne justifient pas une politique israélienne qui fragmente la population palestinienne et la prive de ses droits. Mais il est important de garder à l’esprit l’échelle des différents évènements.

 

L’inaction contre l’EI aura des conséquences pour l’Europe, qui fait déjà face à un important afflux de réfugiés de la guerre civile syrienne. D’un point de vue humaniste et prenant en compte des aspects identitaires communs, il est probable que l’Europe doive un jour fournir une protection humanitaire et peut être l’asile aux centaines de milliers de Chrétiens et Yézidis fuyant l’EI. Le contrecoup du retour de djihadistes après un séjour en Afghanistan ou en Syrie a déjà été révélé par la tuerie du musée juif de Bruxelles et le massacre de l’école de Toulouse. Ces événements, et les bouleversements au Moyen-Orient en général, représentent une catastrophe pour l’Europe.  Actuellement, seul le climat de crise économique empêche une augmentation massive du prix du pétrole, car il devient évident que les ressources de pétrole irakiennes ne resteront plus disponibles très longtemps.

 

Face à cela, la faiblesse militaire de l’Europe est invoquée pour justifier son inaction. Toutefois, cette faiblesse européenne n’est pas un fait, mais une construction. Le seul pays européen qui a  régulièrement utilisé la force militaire ces dernières années est la France – avec de faibles contributions de la part du Royaume-Uni, du Danemark et de la Suède. L’obstination allemande à réduire les déficits publics européens est, totalement justifiée du point de vue économique. Mais alors que l’Allemagne répugne à assumer un rôle militaire, elle ne tient pas compte – et parfois tourne en dérision – l’engagement militaire français. Les dépenses militaires sont une composante importante du déficit public de la France. Le choix d’une intervention militaire n’est pas un moyen de renforcer la position du président François Hollande sur le déficit – en réalité, ce sont des membres de l’opposition qui ont appelé le plus nettement à un soutien militaire en faveur des Kurdes. La France s’interroge aujourd’hui même si elle va livrer des armes aux Kurdes, et cette décision ne peut qu’impliquer l’envoi de conseillers militaires.

 

“L’Europe ne peut se soustraire à ses responsabilités en les renvoyant sur d’autres.”

L’Europe ne peut se soustraire à ses responsabilités en les renvoyant sur d’autres. Oui, la maladresse américaine dans la gestion politique en Irak lors de l’occupation porte une responsabilité, et l’obstination du président Obama à un retrait complet des troupes était irresponsable : il suffit de penser à ce que des bombardements aériens massifs et un déploiement rapide depuis les bases américaines auraient pu causer comme dégâts aux colonnes de l’EI qui se sont déplacées sur des routes désertiques au cours des dernières semaines. Oui, l’inaction décevante du président Obama en Syrie est la raison pour laquelle les extrémistes et fanatiques ont pris le pas sur les opposants d’Assad – mais cet argument ne devrait pas être utilisé par ceux qui étaient opposés à l’armement des rebelles ! Oui, le jeu israélien visant à priver de pouvoir tout groupe de Palestiniens modérés fait le jeu des extrémistes au sein du monde arabo-musulman. L’exercice d’un pouvoir factionnel chiite par Nouri al-Maliki est désastreux, mais est-ce comparable à l’EI ? Une action européenne pour son éviction et pour un gouvernement pluraliste est souhaitable – mais par-dessus tout, les Etats européens doivent réfléchir énergiquement à la manière de repousser l’EI et les autres groupes terroristes.

 

“Cette inaction sera une honte et suscitera  le mépris sur l’Europe, tout en faisant une cible facile pour des acteurs forts et résolus, où qu’ils soient.”

 

L’égoïsme et la froideur de l’Europe font peur. Les Européens semblent prêts à rester passifs face à un crime contre l’humanité qui vise en partie les Chrétiens. Cette inaction sera une honte et suscitera  le mépris sur l’Europe, tout en faisant une cible facile pour des acteurs forts et résolus, où qu’ils soient.

 

(Traduction d’un article mis en ligne sur le site en langue anglaise de l’ECFR le 13 août 2014)