Comment Merkel et Hollande ont fait caler le moteur de l’Union européenne.

Paris et Berlin doivent arrêter d’appeler les Européens à agir, et agir eux-mêmes

ECFR Alumni · Head, ECFR Berlin
Senior Policy Fellow
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Cela aurait pu être un moment fort dans les relations franco-allemandes, la répétition d’un précédent historique ayant eu lieu sur la même scène au mois de novembre 1989. Cela aurait pu être un signal pour l’Europe, à un moment de défi et de grande insécurité, sur comment « agir européen ». La venue d’Angela Merkel et de François Hollande devant le Parlement européen la semaine dernière aurait pu envoyer un message fort en amont d’une autre rencontre entre chefs d’Etat au Conseil européen. Cette réunion présentera d’une part les querelles  à propos de la solidarité entre les Etats membres et la gestion du flux de réfugiés, et d’autre part les demandes britanniques pour « moins d’Europe ». Dans leur discours au Parlement européen, Merkel et Hollande auraient pu préempter ces querelles en renforçant leur détermination à surmonter les différences au sein de l’UE, et à construire une union plus étroite entre la France et l’Allemagne, si tant est qu’ils croient vraiment que l’Europe risque de se désintégrer.

Hélas, aucune de ces mesures de sauvetage n’a été prise. 26 ans après la conférence conjointe de François Mitterrand et Helmut Kohl devant le Parlement européen, la chancelière allemande et le président français actuels ont montré qu’ils étaient incapables de maintenir le même niveau d’engagement et de détermination que leurs prédécesseurs. C’était une occasion et une opportunité rares, mais aucun signe fort n’a été envoyé. Au lieu de présenter un message avec confiance, les membres de la Chambre ont entendu deux fois le même discours, se concentrant sur les défis auxquels l’Europe fait face et qui découlent des conflits et guerres dans son voisinage (Hollande) et des flux de migration qui en résultent (Merkel). Hollande et Merkel ont tous les deux appelé l’Europe à réagir ensemble et à agir conjointement, mais aucun d’eux n’a donné d’indication concrète concernant quelles initiatives la France et l’Allemagne pourraient prendre, et comment ils agiraient ensembles si et quand leurs partenaires européens se montreront disposés à aller de l’avant à l’unisson.

Le message véhiculé par les deux parties n’avait rien de nouveau, mais la façon dont il a été livré a souligné la gravité et l’urgence de la situation. Donner un seul discours au lieu de deux aurait été une bonne idée de la part de leurs doreurs d’image politique, véhiculant clairement l’unité et le but commun – mais même cela n’a pas été pris en considération. Cependant, malgré le ton de ces discours, les recommandations concernant les mesures spécifiques à prendre ont manqué. Dans les beaux jours de la relation franco-allemande, un plus un faisait trois, mais le discours conjoint de la semaine dernière a souligné que cela n’est désormais plus le cas.  Le couple parle, mais le moteur tousse.

Il y a 24 ans ce mois-ci, Mitterrand et Kohl démontrèrent comment un élan pouvait être créé par le moteur franco-allemand. Avant le sommet de Maastricht, les deux leaders ont envoyé une lettres à leurs pairs annonçant que la France et l’Allemagne allaient mettre à niveau la brigade franco-allemande, invitant les autres pays à se joindre à eux, et suggérant que cette décision devrait être perçue comme la première étape vers une armée européenne. Ils ont également proposé que l’Union européenne (UE) absorbe l’Union de l’Europe occidentale (UEO) comme pilier de sa Politique de sécurité et de défense commune. Une partie du message a été rédigée en langage de traité afin qu’il puisse être directement intégré aux dispositions relatives à une union politique. Ce faisant, il a été précisé que les auteurs ne faisaient pas qu’ajouter leurs idées à un débat ouvert, mais fixaient plutôt un ordre du jour pour les autres devaient suivre. La lettre appelait également à une politique étrangère commune et faisait la liste des domaines-clés qu’elle devait couvrir. Sans surprise, la Méditerranée et le Moyen-Orient en faisaient partie.

Ces propositions ont secoué le débat en Europe parce qu’elles ont laissé peu de place à l’ambivalence. Les Etats membres ont été forcés de se positionner pour un côté de la conversation ou pour l’autre. De façon intéressante, la plus grande nouvelle a été placée en post-scriptum, dans lequel Kohl et Mitterrand ont noté (en passant) leur intention d’établir l’Eurocorps. Les deux dirigeants étaient pleinement conscients des hésitations chez les autres Etats-membres concernant une intégration renforcée des questions de politique étrangère et de sécurité, de sorte qu’ils ont renforcé leurs propositions en annonçant que la France et l’Allemagne prendraient cette voie dans tous les cas.

En comparaison avec Mitterrand et Kohl, Hollande et Merkel ne s’articulent pas de la même manière. Bien qu’il soit vrai que le niveau de fragmentation de l’UE est bien plus élevé aujourd’hui qu’il ne l’était au début des années 1990, et que les Etats membres de l’UE n’assistent pas à une conférence intergouvernementale pour négocier des réformes de traités comme le faisaient Mitterrand et Kohl, il est clair que diriger au sein de l’UE demande plus que d’attirer les gouvernements à regarder les problèmes évidents. La France et l’Allemagne ont besoin de mettre des propositions solides sur la table de discussion, qui ne reflètent pas seulement leurs propres préférences mais qui soient conçues pour refléter l’intérêt européen. En ce qui concerne la dimension politique de l’union économique et monétaire, de nombreuses idées ont été lancées à Paris et à Berlin. Emmanuel Macron et Wolfgang Schäuble ont développé des plans assez détaillés favorisant un approfondissement de l’intégration, et bien que ces plans ne soient pas entièrement compatible l’un avec l’autre, ils ne sont pas irréconciliables non plus. A propos de la sécurité et de la défense, les classeurs des deux capitales comportent de nombreux dossiers sur la façon dont l’intégration pourrait être approfondie. A l’époque où la justice et les affaires intérieurs étaient un pilier strictement intergouvernemental, les deux parties avaient déjà investi dans des idées sur les politiques communes et les processus communautaires.

En bref, les fondations d’un ensemble cohérent de politiques sont là. Paris et Berlin doivent arrêter d’appeler les Européens à agir, et agir eux-mêmes. Elles devraient mettre sur papier la forme, les pouvoir et la structure pour « plus d’Europe » et fixer une date pour un nouveau traité. 2020 serait le plus logique. Si l’examen introspectif des Tories britanniques se met en travers du changement, alors le changement ne viendra jamais. Les obstacles de taille seront toujours présents le long du chemin. Hollande et Merkel ont également besoin de réfléchir à ce que leur propre « post-scriptum » pourrait être, et ce sur quoi ils devraient s’accorder dans le but de travailler sur l’Europe qu’ils aimeraient voir. Pour être considérés comme des moteurs de l’intégration, les deux pays doivent démontrer leur volonté de faire cavalier seul si nécessaire. Si même un seul d’entre eux pouvait dresser le tableau du concept de « noyau européen », il pourrait se rendre compte que cela fournirait une feuille de route pour le plan B du couple franco-allemand.