Ce sont les socialistes, et non Cameron, qui pourraient bloquer l’accès à la présidence de Juncker

Cameron ne sera peut-être pas capable d'empêcher l'accès la présidence de la Commission pour Juncker, contrairement aux Socialistes européens.  

Head, ECFR Madrid
Senior Policy Fellow

Au moment même où ces lignes sont écrites, David Cameron s’apprête à subir un échec retentissant au Conseil. L’opposition du Premier ministre britannique à la nomination de Jean-Claude Juncker en tant que président de la Commission est bien connue, mais la raison pour laquelle il a fait la demande d’un vote au Conseil reste mystérieuse. Selon les règles établies, le candidat doit rassembler 260 votes sur 352, représentant au minimum 15 Etats. Ce sont les règles du Traité de Nice (en vigueur jusqu’à novembre 2014) qui ont instauré le seuil minimal pour obtenir la majorité qualifiée de 74% des votes, et en conséquences, un droit de veto pour les 26% des votes restant, à savoir 92.

Le tableau regroupant les votes comptabilisés, ainsi qu’une calculatrice permettant à chacun de tester les différentes coalitions potentielles sont accessibles ici grâce à la courtoisie du Conseil. Les chiffres nous racontent une histoire assez simple : la « boat coalition », qui a piégé Angela Merkel dans un bassin suédois afin d’opposer son veto à Juncker, ne dispose simplement pas des votes nécessaires à empêcher la nomination de ce dernier. David Cameron, Mark Rutte (Pays-Bas) et Frederik Reinfeldt (Suède) ensemble ne représentent que 52 votes, bien loin des 92 votes requis pour pouvoir exercer un droit de veto. Ainsi, mis à part Angela Merkel (l’Allemagne dispose de 29 votes), ils auraient besoin du soutien d’un autre Etat (la Hongrie ?, 12 votes) pour bloquer Juncker. Dès le départ, c’était donc une « mission impossible » pour David Cameron.

Mais la lumière doit être faite sur une autre histoire ici. Il s’agit de l’histoire des socialistes qui seront ceux qui barreront la route à Juncker. Et remarquez qu’ils pourraient même le faire deux fois, une première au sein du Conseil et une seconde au Parlement. Ce weekend, le président François Hollande a regroupé les dirigeants de la famille socialiste à l’Elysée. La réunion a inclus dix chefs de gouvernement précédemment liés au camp socialiste : Werner Faymann (Autriche), Elio Di Rupo (Belgique), Helle Thorning-Schmidt (Danemark), Matteo Renzi (Italie), Victor Ponta (Roumanie), Robert Fico (Slovaquie),Bohuslav Sobotka (République-Tchèque), Joseph Muscat (Malte) et François Hollande.

En regardant les tableaux des votes, l’on remarque facilement que ces dirigeants tous ensemble détiennent plus de 120 votes, plus qu’assez pour bloquer Juncker au Conseil. Les socialistes autrichiens et belges font partie de la coalition des partis populaires européens et risquent en effet de s’abstenir. Mais cela laisserait toujours 101 votes à la coalition, assez pour exercer un droit de veto face à Juncker. De ce fait, Juncker a besoin des votes des socialistes afin d’être désigné candidat par le Conseil, et ensuite approuvé par le Parlement où 191 députés socialistes seront nécessaires pour lui assurer une majorité absolue (voir « Qui gouvernera l’Europe après les élections européennes ? »).

Rien de bien nouveau, mais cela vaut le coup de le souligner : on a dit au citoyens que ces élections seraient différentes car les citoyens auraient la possibilité de choisir entre plusieurs candidats et, supposément, entre plusieurs candidats. Les socialistes, menés par Martin Schulz, ont combattus les conservateurs sur le terrain de l’austérité. Et ils ne s’en sont pas mal sortis. Comme l’a rappelé Daniel Gros il y a quelques jours ( « Who has won the elections ? »), ils ont obtenu plus de votes que le parti populaire européen. Mais les socialistes semblent préférer un gouvernement de coalition dans lequel ils auraient la possibilité d’obtenir des postes intéressants (la présidence du Conseil, le Haut Représentant et le président du Parlement) plutôt que de se retrouver dans l’opposition. D’accord, mais l’on est en droit de se demander en quoi cela diffère de ce que les principaux partis ont pris l’habitude de faire au cours des trente dernières années en Europe. Ces élections ont-elles été si différentes finalement ? Cela sera-t-il durable ?