La Chine, vieux pays, mais jeune puissance ?conomique

Nous sommes face ? la cons?cration d'un mythe fondateur, celui d'une superpuissance

ECFR Alumni · Director, Asia and China Programme
Senior Policy Fellow

Thispiece was originally published in Le Figaro on 30 September 2008. 

TRIBUNE
– François Godement, le directeur d’Asia Centre à Sciences Po et chercheur à
l’European Council on Foreign Relations, dresse le bilandes 60 ans de la
République populaire dont la stature internationale n’a jamais été aussi
grande.

La célébration
des 60 ans de la République populaire de Chine a tout pour irriter, et pourtant
elle est bien méritée. L’irritation d’abord : un an après les Jeux
olympiques de 2008, un an avant l’Exposition universelle de Shanghaï en 2010,
voilà la Chine à nouveau plongée dans la communion nationaliste et la
mobilisation générale, toujours au plus grand profit apparent du gouvernement.
La sécurité est omniprésente, la mobilisation des individus aussi, avec cette
liste interminable des stars chinoises, y compris d’outre-mer, qui contribuent
à magnifier l’événement. Le défilé
militaire de la place Tiananmen, attendu depuis des mois par les connaisseurs,
et quelque peu éventé par de multiples et bruyantes répétitions, viendra
rappeler que le «monde harmonieux» promu par les dirigeants actuels n’exclut
pas une projection de force de plus en plus significative.

Et pourtant il y a bien de quoi
célébrer, car la République populaire revient de loin dans sa courte histoire. Qu’on
songe au 20e anniversaire en 1969 : la Révolution culturelle battait son
plein, le maréchal Lin Biao apparaissait comme le dauphin de Mao. Cette
période, ainsi que celle du Grand Bond en avant et par exemple l’année 1959,
moment de purge interne et de famine, sont entièrement occultées par les commémorations
actuelles : et pourtant à l’époque, on avait célébré dix ans de succès du
socialisme chinois. Ou qu’on songe au 40e anniversaire en 1989 : déjà,
l’armée était sur la place Tiananmen, mais c’était pour y écraser les
manifestants prodémocratie du «printemps de Pékin». Autre épisode qu’ignore
complètement aujourd’hui une histoire à œillères. Il faut en vérité se
raccrocher à 1979, point de départ de ce que de nombreux Chinois appelèrent une
«seconde libération» et de l’ère des réformes, pour trouver une date positive. 1999,
sous Jiang Zemin, timonier prudent et finalement modeste dans ses ambitions
comme dans son expression, donna lieu à moins de célébration que le
rattachement de Hongkong en 1997, ou même que le passage à l’année 2000.

Alors, en 2009, le bilan des 60
ans de la République populaire donne le tournis. La Chine est la deuxième
puissance économique mondiale, dépassant un Japon en crise et s’approchant des États-Unis, qu’elle
pourrait à ce rythme rejoindre dans une décennie. Jamais, dans
l’histoire, sa stature internationale n’a été aussi grande. Courtisée par tous,
et d’abord par la superpuissance américaine pour ses immenses réserves en
devises, elle émerge aussi comme une grande puissance militaire, déployant le
drapeau chinois d’un point à l’autre du globe. L’objectif de la réunification de Taïwan est en vue, au moyen d’un
quasi-Front uni – ce serait le troisième en un siècle – avec le Kuomintang,
rival et partenaire éternel. La diplomatie publique chinoise l’emporte sur tous
ses voisins asiatiques, du Japon à l’Inde : qui se rappelle une seule
phrase ou une seule contribution de ces derniers au G20 ? Sa maîtrise de
plus en plus nette du droit international en fait un partenaire redoutable.
Dans la récente querelle commerciale avec les États-Unis, elle n’hésite pas, à
son tour, à aller devant l’Organisation mondiale du commerce. La renaissance
éducative et culturelle est là, même bridée par un département de la Propagande
lui aussi surpuissant, et doté de tous les moyens de communication de l’ère
médiatique. Enfin, la crise mondiale a affecté la Chine moins que toute autre
économie, et sa fragilité éventuelle serait d’abord celle de ses clients
internationaux. Et tout ceci sans avoir changé un iota du système politique de
sommet, hormis le retour à une direction collective et à des règles formelles,
mais guère contraignantes sur le fond.

Bien sûr, c’est l’excès de pompe
qui inquiète. D’autant qu’à la différence des Jeux olympiques il n’entre dans
cette fête-ci aucune compétition sur le stade, aucune médaille en balance. C’est
bien d’une célébration à bureaux fermés, à l’usage de la population, qu’il
s’agit. Comment un régime qui a triomphé aussi visiblement sur la fatalité du
communisme finissant peut-il éprouver un tel sentiment d’insécurité
collective ? À une époque où la «puissance douce» prime, avec d’abord la
propagation de valeurs attractives, et non subies, comment peut-il faire un tel
étalage de sa puissance brute ? Comment peut-il pratiquer un oubli
aussi massif de sa propre histoire et de ses points noirs ?

Il existe à ces questions une réponse au premier degré. La Chine est un
vieux pays, mais une puissance encore jeune. Son histoire exclut la culpabilité collective des colonialismes et de
l’impérialisme moderne, et ignore superbement les désastres intérieurs. La
«stabilité» est le maître mot de ses dirigeants, qui occupent le devant de la
scène. La Chine ne parle pas tant à ses partenaires internationaux qu’elle ne
se parle à elle-même. Nous sommes face à la consécration d’un mythe
fondateur, celui d’une superpuissance. Le 60e anniversaire n’est pas une
commémoration de l’histoire. Il est une célébration d’un moment présent, celui
de l’apogée de la Chine.

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ECFR Alumni · Director, Asia and China Programme
Senior Policy Fellow